—Quoi! vous avez la fortune et la gloire entre vos mains, et vous en faites fi! Vous avez prodigué nombre d’années à des travaux arides, sur des sujets toujours différents, et la plupart des résultats que vous avez découverts, vous ne les publiez même pas. Notes de voyages, mémoires scientifiques, appareils ingénieux, tout cela reste le plus souvent dans vos cartons ou dans quelque coin de votre laboratoire. Le gigantesque travail historique que vous avez commencé avec les observations recueillies pendant dix ans d’explorations lointaines, qui vous ont permis d’éclairer d’une lueur toute nouvelle les problèmes les plus obscurs de l’histoire, que devient-il? Un volume à moitié imprimé est abandonné par vous pour une expérience ou une recherche nouvelle. A un chapitre de philosophie sociale succède un mémoire de mathématiques, d’anthropologie ou de chimie. Ne craignez-vous pas de perdre une autorité légitimement acquise en disséminant les forces de votre esprit dans des poursuites si diverses? Enfin, puisque des motifs d’ambition ne sauraient vous faire agir, ne craignez-vous pas du moins de sacrifier l’intérêt des autres à votre éternelle curiosité? Si vous persistez à garder pour vous seul les fruits de vos travaux, n’aurez-vous pas vécu, vous si généreux, comme un véritable égoïste?
Je souris en laissant échapper ce dernier mot, et Octave sourit aussi.
Il m’avait sauvé la vie en risquant la sienne à Champigny. Nous étions tombés dans une embuscade avec le détachement de mobiles qu’il commandait. Le ruban rouge qui ornait sa boutonnière lui avait été donné à cause de sa conduite héroïque et pleine de sang-froid le jour de cette bataille. Jamais je ne regardais l’étroit filet de pourpre sur le drap noir de son habit, sans songer aux gouttes de sang que j’avais vues étinceler sur son uniforme lorsque la balle qui devait m’atteindre lui avait traversé le bras.
—Avouez que vous êtes égoïste, Octave, répétai-je, tandis que l’opposition du mot et du souvenir me causait un plaisir secret qu’en l’analysant bien je qualifierai de subtilement dépravé. Vous êtes un sublime égoïste tant que vous voudrez, mais vous n’en êtes pas moins un égoïste. Et je trouve un peu fort qu’avec cela vous ayez l’air de nous dédaigner tous, comme si nous nous agitions dans des sphères inférieures.
A cette boutade finale, il rit franchement, de son rire grave, saccadé, sardonique.
Ce rire-là, quand je lui parlais, à lui, je l’appelais son rire satanique. Et, ma foi, j’allais presque mettre l’adjectif ici, en l’adoucissant d’un adverbe. Vraiment le rire démentait un peu l’homme. Au fond, Octave était trop défiant de lui-même, trop indulgent pour les autres, trop crédule au bonheur, pour avoir un pareil rire.
En réfléchissant, j’ai compris.
Hélas! nul n’est parfait. Si un homme a jamais réalisé l’idéal de la créature suprêmement intelligente, clairvoyante, digne—digne en face des autres comme en face du sort—c’était bien cet homme-là. Pourtant il avait un défaut, un défaut qui allait parfois jusqu’à la petitesse. Il avait la manie de la contradiction, au point de combattre ses propres idées dans la bouche de son interlocuteur. Il se plaisait à foudroyer les naïfs avec ses paradoxes, et sa grande joie était d’exaspérer son auditoire. Lorsqu’il y était parvenu, alors apparaissait sur ses lèvres le rire mordant qui poussait à bout, et, malheureusement, finit par lui devenir habituel.
Par un euphémisme plaisant, il s’accusait d’être taquin. Mais quelle taquinerie féroce! Son œil perçant et profond voyait comme à nu devant lui l’âme de celui qui lui parlait, et sa voix cruelle étalait froidement les petites misères que l’on cache avec plus de soin que les grands vices, et qu’il était bien dur d’entendre analyser avec cette sûreté tranquille.
Lui—l’indulgence même—que j’ai vu, trahi par des amis, trompé par des maîtresses, leur trouver des excuses lorsqu’il me parlait d’eux, voici cependant quelle était sa distraction suprême: forcer ceux qu’il aimait le mieux à sentir s’éveiller constamment sous sa main la brûlure de leurs plaies secrètes. Je crois qu’il n’aurait pu résister à cette barbare satisfaction même s’il avait vu jour après jour l’amour qui lui fut précieux s’user à une pareille épreuve. Mais pour l’être qui pénétrait jusqu’au fond de cette étrange nature, qui se trouvait une fois enveloppé par les flots de tendresse qu’elle recélait et dissimulait si bien, il y avait sans doute une âpre jouissance à souffrir ainsi par elle, et une fierté grande à en être tellement connu. Car, pour être apprécié par un homme qui pesait la valeur de tout et estimait si peu de chose, il fallait vraiment être doué de qualités très supérieures.