Je puis m’exprimer ainsi sans vanité, bien que je fusse son meilleur ami; car, moi, c’était bien différent: il m’avait sauvé la vie, et, pour cette raison, je lui suis toujours resté cher.

Cette amitié, elle a failli m’empêcher d’être sincère, et me faire passer sous silence le seul défaut d’Octave, la seule tache d’un si beau caractère. Mais je n’écris ni pour lui, ni pour moi, ni pour la personne dont je vais parler tout à l’heure. J’écris dans l’intention de mettre sous les yeux d’une génération portée à trop considérer le côté laid et attristant des choses, un tableau de bonheur qui m’a ébloui et que je crois propre à relever le cœur abattu de plusieurs. Ce tableau, si j’en supprimais les ombres, je le rendrais invraisemblable. Il n’aura d’effet que dans la proportion où il semblera vivant. Pour satisfaire une délicatesse personnelle, je risquerais donc de manquer le but qui m’a fait prendre la plume et m’a porté à révéler le secret d’un amour voilé jadis par un mystère jaloux.

Cependant, parmi ceux qui ne le connaissaient pas aussi bien que moi, on comprendra qu’Octave se fît tous les jours des ennemis. Il se passait trop bien des hommes; leur animosité provoquait son sourire; leur opinion à son égard lui était absolument indifférente. Il expliquait leur haine et même l’excusait. Il n’eût jamais refusé un service à celui qui, la veille, lui aurait fait du mal. Mais sa générosité et sa tolérance mêmes ne désarmaient pas ceux qu’il avait blessés; ils y sentaient un secret dédain, qu’ils ne pouvaient lui pardonner.

Lorsque j’eus accusé Octave d’égoïsme, en causant avec lui, ce soir-là, aux Champs-Elysées, il rit et ne s’en défendit pas.

IV

Il est vrai, me dit-il, mais je ne puis m’en faire un scrupule. A peine mon esprit est-il satisfait sur un point, que j’ai hâte de trouver une vérité nouvelle; et il serait vraiment trop dur de consacrer un temps précieux à consigner laborieusement ce que j’ai découvert, au lieu de marcher en avant aussi loin qu’il est possible d’aller dans une courte vie d’homme. Je tâche d’avoir une méthode, et je me défie des doctrines; c’est uniquement parce que mes méthodes sortent tout à fait de l’ornière classique, que j’ai pu constater parfois des faits nouveaux, au grand étonnement des spécialistes. Je suis arrivé au monde à la limite extrême de l’époque où il est encore permis de ne pas être exclusivement un spécialiste, et je suis heureux d’en profiter. Dans le siècle qui va naître, la science n’aura plus que des ouvriers, attelés chacun à une tâche étroite. Vous ne voyez pas très bien, Daniel, la relation qui peut exister entre mes travaux de laboratoire et mes recherches historiques. Ce sont les premiers pourtant qui m’ont conduit aux secondes, et ce sont les premiers aussi qui me montrent à chaque instant la complexité des phénomènes sociaux et la difficulté d’en trouver les lois. Quand l’évidence de cette difficulté me saisit trop, je me console en retournant au laboratoire; l’horizon en est limité sans doute, mais toujours distinct. Je vous avouerai volontiers d’ailleurs que la désolante impuissance de la science devant l’immensité de l’œuvre qu’elle doit accomplir, me paralyse quelquefois. Je me prends alors à songer à ce mot d’un penseur allemand, qui résume bien des philosophies: Wozu?—à quoi bon?—Quand nous voulons nous élever au-dessus de l’étroit domaine des faits et remonter aux causes, nous ne pouvons que constater aussitôt combien est limité notre savoir, et combien ce que nous arrivons à pénétrer est minime en comparaison de l’infini qui nous échappe. Quel que soit l’ordre de connaissances que nous abordions, nous nous heurtons bientôt à ce cercle des causes premières contre lequel les efforts de l’humanité semblent devoir se briser toujours.

Connaissons-nous la raison d’un seul phénomène, d’un seul, et la connaîtrons-nous jamais? Prenez le fait le plus simple, la chute d’une pierre, par exemple, et voyez s’il vous est possible d’en comprendre la véritable cause. Le premier étudiant venu vous dira que la pierre tombe en vertu des lois de l’attraction; mais réfléchissez un instant à ce que peut bien être cette force mystérieuse qui attire ainsi tous les corps vers le centre de la terre, et vous verrez vite que nous avons remplacé l’explication par un mot qui ne peut voiler notre ignorance qu’aux yeux du vulgaire. Ainsi de toutes choses. Des mots partout. Les Forces de la nature ont succédé à la bienveillante Providence de nos pères, sans être moins incompréhensibles que ne l’était la volonté divine. Nous traitons les phénomènes de l’univers comme les historiens traitent l’histoire. L’inexorable fatalité des événements, la complexité des facteurs qui les engendrent dépassant généralement de beaucoup leur compréhension, ils croient tout expliquer en attribuant à chaque fait des causes simples en rapport avec leur horizon étroit, mais qui, pour un esprit philosophique, ne soutiennent pas l’examen. Rien n’est plus simple que la physique dans un livre ou que l’histoire dans un cours, mais que d’insolubles problèmes sous cette simplicité apparente! Que de facteurs à déterminer que nous ne soupçonnons même pas! Que de forces inconnues encore qui remplissent le monde, que peut-être nous arriverons à utiliser pour des besoins vulgaires, comme on l’a fait de l’électricité, mais qu’au point de vue purement scientifique nous ignorerons toujours, bornant notre savoir à leur donner de nouveaux noms. La toute-puissante volonté de Jupiter n’était pas plus inconnue dans son essence que nos Grands Agents Naturels des temps modernes. L’explication des anciens n’était donc pas beaucoup plus fausse, et elle avait le mérite d’être beaucoup plus claire.

Ici je fis un geste pour interrompre Octave, sentant venir un de ces paradoxes audacieux dans lesquels il se complaisait. Mais, sans prendre garde à mon mouvement, il continua: