—Le rôle modeste mais laborieux du véritable savant doit donc être de recueillir des faits et non pas d’exposer des théories. Il doit se garder de glisser sur la pente attrayante mais dangereuse des conclusions. Car le plus souvent, à quoi cela sert-il? A faire sourire les enfants cinquante ans plus tard. Sans doute je vois bien cet écueil; et je me dis parfois qu’il vaudrait mieux passer ma vie à recueillir et à enregistrer patiemment des faits nouveaux qu’à bâtir de vains édifices avec ceux que je possède déjà. Mais après tout, en travaillant à ma guise, qu’aurai-je fait perdre à la société humaine—à supposer que tous mes efforts eussent pu avancer sa marche d’un pas?—Un peu de temps, quelques années?... Elle en a de reste.
Tandis que moi, ajouta-t-il gravement, je n’oublie pas que les miennes sont comptées.
V
Un dimanche matin, après m’être promené seul pendant plusieurs heures dans les bois de Chaville et de Ville-d’Avray, j’entrai dans un restaurant pour déjeuner. J’étais parti à cinq heures; il était midi. L’appétit parlait. L’endroit me parut charmant.
C’était un de ces établissements où l’on pénètre par une porte arrondie et peinte en vert, s’ouvrant dans une muraille de feuillage. Des nappes blanches reluisent doucement sous l’ombre des bosquets. Çà et là de jeunes couples sont installés en tête-à-tête. Un rayon de soleil se glisse sous les charmilles et éclaire une chevelure dorée ou fait briller le champagne dans un verre. Parfois, entre les branches, on aperçoit le bleu d’un lac.
J’allai droit au fond du jardin, et pris ma place non loin de la table la plus reculée, enveloppée comme les autres par des rideaux de verdure. J’avais cru deviner à cette table une société plus particulièrement désireuse d’isolement. Devais-je à Octave d’être devenu observateur et taquin? Peut-être. Le secret désir de voir un peu, d’entendre un peu, de gêner un peu, détermina le choix de ma salle à manger rustique.
A peine assis, et débarrassé des empressements du garçon, je lançai un regard sournois parmi les feuilles. Des chuchotements indignés parvenaient jusqu’à moi, excités par mon offensif voisinage. D’abord je ne perçus que des voix de femmes. Droit en face de moi, j’eus l’agréable surprise de découvrir un joli visage de madone; ovale pur, bouche candide, œil rêveur. Pourtant un léger désappointement suivit; car c’était sans doute une jeune fille, accompagnée d’un père, d’une mère, et d’une tante ou d’une amie, et ma curiosité recevait sa punition; je ne recueillerais là rien de piquant ou d’inattendu.
Mais ses voisines parlèrent. Elles devaient être à peine plus âgées que celle que j’avais seule distinguée jusque-là. Peu à peu, elles s’enhardirent, à la façon des oiseaux qui viennent par degrés picorer les miettes entre vos pieds si vous ne les regardez pas. Elles finirent par ne plus penser que j’étais là. Et alors je jouis du plus délicieux petit tournoi de malice élégante, des plus amusants petits coups de pattes veloutées ne rentrant qu’à demi leurs griffes, dont un homme qui déjeune tout seul à la campagne puisse souhaiter d’être le témoin oublié ou dédaigné.