Leur conversation, qui effleura mille sujets divers, empruntait toute sa verve à une sorte de rivalité toujours en éveil, et jusqu’à présent incompréhensible pour moi. L’une surtout excellait à ce jeu spirituel. Chacune de ses paroles contenait une raillerie piquante à l’adresse de l’une ou de l’autre de ses compagnes. La voix de celle-là était douce, mélodieuse, égale, et vibrante d’un léger dédain. Son langage était constamment pur, choisi, un peu précieux. L’esprit le plus prompt et le plus fin étincelait dans ses paroles, et tout ce que je percevais d’elle me révélait la plus haute distinction.
J’étais intrigué à un point que je ne saurais dire. Jamais dialogue débité à la scène ne m’avait autant captivé.
Mais qu’étaient-ce que ces trois jeunes, belles ou spirituelles créatures? Si elles étaient ennemies, qui les forçait à se réunir ainsi? Si elles étaient amies ou parentes, quel ton étrange régnait entre elles! Quant à la ravissante madone, que je trouvais toujours plus belle en la regardant davantage, c’était elle qui parlait le moins. Mais je m’étais trompé sur son compte. C’était certainement une jeune femme. Sans que les propos qui me parvenaient sortissent un instant des bornes de la décence et du goût, ils étaient de ceux que ne comprendraient pas et que diraient encore moins des jeunes filles.
Cependant le garçon m’apportait mon café. Je n’avais encore, à mon grand désespoir, rien découvert sur l’homme qui accompagnait ces trois femmes. Tandis que leurs jolis accents babillards et clairs me parvenaient distinctement, le sien restait sourd et inintelligible. Il parlait bas. De temps à autre, il semblait inviter sa petite bande joyeuse à en faire autant; c’était lorsqu’une jeune voix s’était élevée avec une vivacité involontaire. Parfois, si quelque flèche trop acérée avait vibré et transpercé les chairs, un mot de lui calmait, réprimait, rétablissait dans la causerie cet équilibre qu’au premier abord je croyais près de se rompre à chaque instant.
Il me semblait qu’il se jouait des volontés des trois femmes, et qu’il possédait sur elles un étrange empire. Même la hautaine—l’invisible,—que je pressentais si fière, il la courbait comme les deux autres, qui, elles, n’étaient que d’adorables enfants. J’aurais juré, à certains brusques silences, qu’un simple regard de lui venait d’arrêter ces esprits capricieux et opposés sur quelque chemin trop glissant. Si je m’amusais, moi, certes il devait éprouver un plaisir rare et de haut goût, celui qui dirigeait à son gré la représentation, et tirait ainsi tous les fils attachés aux cœurs de ces poupées merveilleuses—poupées vivantes, s’il en fût, vibrantes, et qui, à elles trois, par des qualités diverses, combinaient tout ce que l’élément féminin peut offrir de charme tendre, de noble hauteur, de folle espièglerie, d’enivrante beauté. Ah! que ma solitude du matin, dont j’avais joui si délicieusement au fond des bois, me parut morne et désolée à côté de l’excitement où me jetait un pareil rêve!
Mes voisins donnèrent un ordre, qui fut aussitôt crié par le garçon du côté des écuries:
—Faites avancer le cocher Paul!
Suivant la large allée tournante, un landau découvert s’approcha; une simple voiture de remise, mais fort bien tenue; un attelage passable, des harnais soignés, et, sur le siège, un cocher correct, rasé dans les règles, et qui prenait des airs de cocher de bonne maison. C’était une de ces voitures qu’on loue régulièrement et qui vous font une façon d’équipage particulier. Je me rappelai vaguement que mon ami Octave pratiquait ce système et me l’avait vanté, disant qu’on évite ainsi l’ennui et tous les tracas des «chevaux à l’écurie». Mais, au ton exquis du petit cercle, surtout à la distinction frappante émanant de l’une des trois dames, je m’étais vraiment attendu à voir avancer une voiture à panneaux armoriés. Un vain préjugé d’ailleurs; car cette bizarre petite société aurait pu partir à pied sans que je perdisse l’idée que ces femmes et que cet homme appartenaient à un monde d’élite.
Ils parurent.
L’homme s’approcha de la portière ouverte pour aider les dames à monter. J’eus un mouvement d’irrésistible curiosité. Il jeta sa cigarette pour offrir la main droite, tandis que la gauche s’appuyait légèrement sur le bord de la voiture.