Les peupliers jaunis et les grands ormes chauves
Se dressent sur un ciel d’ardoise au dur reflet.
Leurs fronts touffus, vers qui le passereau volait,
Ne sont plus qu’un horrible amas de feuilles fauves,
Où le vent furieux joue ainsi qu’il lui plaît.

Les sentiers sont jonchés de leurs dépouilles sèches,
Qui, sous le pied distrait, grincent sinistrement;
Nul n’entend sans frémir leur sourd gémissement.
Les livides matins, voilés de brumes fraîches,
Dans les cieux, à regret, montent tardivement.

Nous suivons le vol fou des nuages rapides.
Mais vous, vers l’équateur avançant chaque jour,
Vous voyez s’élever de la mer, tour à tour,
Des constellations nouvelles et splendides,
Promontoires de flamme au scintillant contour.

Vous saluez, tandis que nos chairs se hérissent
De douleur et de froid, un éternel été.
Vers la rive immuable où vous êtes porté,
L’espoir tourne vos yeux.—Les bonheurs qui périssent,
Seuls, captivent encor notre cœur attristé.

Nous pensons au passé durant le crépuscule;
Mais votre âme éblouie embrasse l’avenir.
Nous nous disons: «Ceci n’a pu le retenir...»
Vous, devant l’horizon qui sans cesse recule,
Vous songez que l’exil est court et doit finir.

Car la Nature ainsi dirige nos pensées;
Nul ne soustrait son cœur à l’effet souverain.
Que le ciel soit d’azur ou bien qu’il soit d’airain,
Que les étoiles d’or y brillent balancées,
Notre rêve aussitôt devient sombre ou serein.

Notre être intérieur, qu’un aspect calme ou blesse,
S’offre comme un sensible et frémissant miroir,
Où l’énorme Univers se penche pour se voir.
L’infini redoutable emplit notre faiblesse;
Son ombre y devient joie exquise ou désespoir.

De son reflet changeant se forment nos idées;
Ses mystères profonds ont créé nos douleurs;
Ses océans amers semblent des flots de pleurs;
Nos âmes, par des yeux pleins d’amour obsédées,
Dans leur gouffre attirant retrouvent ses couleurs.

Sphinx éternel et beau, dont le sourire enivre,
Il siège en sa puissance au fond même du Moi.
Quand mon sein se soulève et palpite d’émoi,
Et que j’y veux descendre et me regarder vivre,
C’est lui que j’y découvre en reculant d’effroi.

Où suis-je?... Il me reprend et m’enlève à moi-même.
Ce que je fus hier, le serai-je demain?
Dans quel creuset brûlant me jettera sa main?
Je voudrais bien savoir pourquoi je souffre ou j’aime;
Je voudrais à mon gré poursuivre mon chemin.