Vous portiez devant lui, dans l’ombre et dans l’espace,
Afin de diriger ce voyageur qui passe,
L’amour, brillant fanal;
L’affreux péril en vain posait sur lui ses ongles,
Votre vive lueur éteignait dans les jungles
L’œil du tigre royal.

Il vous a répétés à l’écho des vieux temples,
Aux portiques déserts, montrant, mornes exemples,
Notre fragilité:
L’homme meurt, et ses dieux, que le temps brise et roule;
L’autel, étant de marbre, un peu plus tard s’écroule
Que la divinité.

Vous partagiez ainsi ses profondes pensées.
Vous lui devez la vie, ô strophes cadencées!
Il vous fit naître en moi.
Vous procédez de lui. Moi, je suis votre mère,
Je ne vous ai donné que la grâce éphémère;
Lui, la force et la foi.

Partez pour l’enchanter, fruits d’un hymen sublime.
Votre naissance est haute, et pure, et légitime:
Qu’il soit donc fier de vous!
Vous êtes siens. Sans lui, vous dormiriez encore,
Germes obscurs marqués pour ne jamais éclore,
Dans le néant jaloux.

Souvent je sens en moi son esprit qui s’éveille;
Alors il faut écrire, et prolonger la veille,
Et vous naissez, mes vers.
J’aime ce doux travail qui me tient accoudée:
Enfermer en tremblant l’essor de son idée
Dans mes rythmes divers.

Et s’il la reconnaît, pour peu qu’il lui sourie,
Si, puissante, elle vit sous la strophe fleurie,
Quel triomphe charmant!
Lorsqu’aussi pleinement deux êtres se possèdent,
Il n’est point sous le ciel de bonheurs qui ne cèdent
A leur enivrement.

Laissez-moi vous bénir, douces rimes fidèles,
Puisque vos sons, légers comme un battement d’ailes,
Quelquefois l’ont charmé,
Laissez-moi vous bénir, ô mes vers, frais calices!
Puisque mon bien aimé respire avec délices
Votre souffle embaumé.

TABLE