Ce fut la voix de Grifagno qui rompit le charme. Le lévrier avait suivi son maître, qui, avec l'aide de Marcel et de M. Évenous, était allé disposer tout pour un campement sur la plage. Mais s'ennuyant bientôt de ne pas voir Viviane, Grifagno revenait sur ses pas; il bondissait, japait, agitait l'air de sa longue queue fauve; il avertissait enfin à sa façon que l'heure du repas lui semblait venue.
Lorsque les deux amies s'avancèrent dans les rochers, elles y trouvèrent, qui les attendait, une table dressée. Dans une enceinte naturelle, d'aspect druidique, autour d'un quartier de roche aplati, poli par la vague et qu'on aurait pu croire façonné de main d'homme, on avait étendu des nattes épaisses sur lesquelles, au dire d'Élie, on allait, à demi couché, dîner à la romaine. Un pâté énorme, des salaisons, des galettes, du miel et des figues, quelques bouteilles d'un vin vieux de Bordeaux, tel qu'il ne s'en boit qu'en Bretagne, chargeaient la table cyclopéenne. Une voile empruntée à Portrieux au patron de la barque qui conduisait nos amis en mer, et que l'on avait nouée à deux perches solidement fixées dans le sol, projetait son ombre légère sur la salle du festin et l'abriterait du vent s'il venait à s'élever.
Diotime et Viviane louèrent beaucoup les ordonnateurs de la fête; mets et vins furent trouvés exquis. Marcel manifestait gaiement un appétit héroïque; Grifagno sollicitait du regard et happait au vol les morceaux rapides qu'on lui lançait à l'envi pour éprouver son agilité.
—Convenez, dit Marcel, que Mme Évenous a bien fait les choses et que notre banquet en plein air surpasse le banquet de Platon.
—Pourvu, dit la gracieuse Viviane, que l'Étrangère de Paris l'assaisonne et le relève de sa sagesse; pourvu que notre Diotime à nous, de qui l'autre eût été jalouse, veuille nous faire entendre sa parole à ravir Socrate.
Diotime s'inclina en signe de modestie et de consentement.
ÉLIE.
Aujourd'hui, Diotime, c'est à moi, ne vous déplaise, que vous allez avoir affaire. Jusqu'ici vous avez eu beau jeu à nous parler de Dante, mais je n'ai pas oublié, comme dit Montaigne, «notre premier propos» quand nous étions seul à seul, à cette même place, et que je m'étonnais si fort de vous entendre comparer Dante et Gœthe. Nous nous sommes beaucoup écartés (je ne m'en plains pas) de notre point de départ. La dispute, s'il vous en souvient, avait commencé au sujet du rapprochement que vous vouliez faire entre la Divine Comédie et le poëme de Faust. Vous nous avez admirablement démontré et fait sentir que la Comédie est un chef-d'œuvre, je suis porté à croire que Faust en est un autre; mais franchement ce n'est là encore qu'une analogie trop générale pour que je me déclare vaincu, et, malgré votre éloquence, ou plutôt sous le charme de votre éloquence, je dis avec Viviane: Vive le paradoxe!
DIOTIME.
En vous parlant si au long de Dante, je n'ai pas oublié notre dispute, mon cher Élie. Je me suis laissé entraîner par mon sujet, c'est là tout; et pourtant je ne vous ai pas dit la dixième partie de ce que j'aurais dû vous dire. Il est très-malaisé de quitter la Divine Comédie, plus malaisé encore d'en parler dignement. Enthousiastes ou critiques, ignorants ou doctes, nous n'arrivons qu'à une compréhension très-incomplète de ce monument extraordinaire vers qui l'esprit humain, à mesure qu'il s'en éloigne, se retourne de siècle en siècle, pour le contempler mieux, d'un point de vue nouveau, dans une autre perspective, et qui semble toujours grandir à l'horizon comme pour dominer toujours la scène agrandie. Il en sera ainsi du poëme de Faust, tout l'atteste déjà, bien que pour lui la postérité commence à peine; et puisque vous me rappelez, Élie, notre premier propos, j'y reviens, et je vous propose maintenant de me suivre dans le voyage où je voudrais m'aventurer de l'enfer au ciel de Gœthe, comme vous m'avez suivie hier de l'enfer au ciel de Dante.