Voyons… Gœthe est né en 1749. Ceci se passait pendant les Cent-Jours. Mon père, en partant pour la Vendée, voulant nous savoir en sûreté, nous avait envoyées attendre dans la famille maternelle la chute de l'usurpateur (c'est ainsi que les royalistes appelaient alors Bonaparte). Gœthe devait donc avoir alors soixante-six ans. Mais je me rappelle très-bien qu'il ne me fit pas du tout l'effet que produisaient sur moi les autres vieillards. Il se tenait très-droit. Son visage me paraissait plus grand, plus ouvert, et comme mieux éclairé que celui des personnes qui l'entouraient. Ses yeux énormes, qui me regardaient avec une extrême douceur, me donnaient à la fois envie de pleurer et de l'embrasser. Lorsque, prenant congé de mes parents, il mit sa main sur ma tête, et l'y laissa (Gœthe aimait passionnément les beaux cheveux blonds, et les miens ressemblaient alors aux vôtres, Viviane), je n'osais plus respirer. Peu s'en fallut que je ne me misse à genoux, comme pour ma prière.—Et tenez, encore aujourd'hui, je ne parle pas avec indifférence de ce moment. J'y attache je ne sais quelle superstition. Je me persuade,—vous souriez, Marcel, vous devinez ce que je vais dire,—eh bien, oui, je me persuade que la main du vieillard sur la tête de l'enfant y a laissé de lui quelque chose, je ne sais quelle vague et triste bénédiction… Avant-hier encore, me promenant ici avec vous sur ces belles grèves de Plouha, tout heureuse de votre tendre amitié, et tout émue de ce doux rayon du soir à mes cheveux blanchis, j'en rendais grâces, à part moi, au bon génie apparu à mon enfance, dans le jardin maternel; à ce génie bienfaisant que j'ai senti là toujours, près de moi, dans mes peines les plus cruelles, que je n'ai jamais invoqué en vain dans mes délaissements, et vers qui, à cette heure, réconciliée avec le sort et récompensée par vous, je m'écrie du fond de l'âme: O mon père Gœthe, vous du moins, vous jamais, vous ne m'avez abandonnée!
Diotime se leva et fit quelques pas sur la grève. On feignit de n'y pas prendre garde. Elle avait de ces brusques retours sur elle-même, au réveil de poignantes tristesses que ses amis n'avaient pas connues et qu'ils respectaient on silence.—Lorsqu'elle revint s'asseoir, il n'en est pas moins vrai, dit Viviane en renouant de sa main légère le fil brisé de l'entretien, que ce n'est pas l'analogie, mais le contraste qui frappe tout d'abord entre Dante et Gœthe.
ÉLIE.
Vous pourriez dire entre le génie italien et le génie allemand, qui sont aux antipodes.
DIOTIME.
Pas autant que vous croyez, mon cher Élie. La politique a opposé les deux nations, mais leur instinct, dès qu'il se sent libre, les rapproche. L'Allemagne et l'Italie aspirent l'une vers l'autre, sentant peut-être qu'elles devront un jour se compléter l'une par l'autre.
MARCEL.
Il paraîtrait, en effet, que les idées allemandes se propagent rapidement en Italie à mesure que les Allemands s'en vont.
DIOTIME.
Plus d'un de vos amis a pu vous le dire, et les Italiens en conviennent. Ces jours passés, en ouvrant son cours à Milan, Ausonio Franchi signalait à ses jeunes compatriotes le danger de se laisser par trop entédesquer, «intedescare.» Hegel est là déjà, introduit par le successeur de Vica, en plein soleil de Naples. Les psaumes protestants se chantent sur les bords de l'Arno; un lit à haute voix la bible germanique sous le toit féodal des barons toscans. La circulation indéfinie de Moleschott, descendue avec lui des Alpes, pénètre les universités du Piémont. Et voici que, enchanté à son tour par l'art italien, l'enchanteur Fausto captive en ses rimes sonores l'oreille italienne.