ÉLIE.

Est-ce que le Faust de Gœthe a été traduit en italien?

DIOTIME.

Il a été traduit au commencement de ce siècle par Giovita Scalvini, et tout récemment encore, avec un rare bonheur, par Anselmo Guerrieri.—Nous voici bien loin, comme vous voyez, du temps où l'opinion italienne considérait la langue allemande comme un «aboyement de chiens,» et reculait devant «l'épouvantail de leur parole.» Les Allemands, cela se comprend mieux, subissent jusqu'à la folie, jusqu'à la Sehnsucht dont on meurt, le charme irrésistible de l'Italie. Le tombeau de Platen à Syracuse en fait foi; Winckelmann, et après lui les plus grands peintres contemporains, quittent le pays natal, le foyer, la religion des ancêtres, toutes choses aimées, par désir de la beauté romaine. Nulle part la dévotion à Dante n'a trouvé d'aussi fervents adeptes que dans la patrie de Klopstock, Schlegel, Schelling, Schlosser, de Witte, le roi Jean de Saxe et tant d'autres célèbrent à l'envi, interprètent avec une érudition passionnée la Comédie divine. Pour sa plus grande et sa meilleure partie, la littérature dantesque est allemande.

Quant à Gœthe, lui qui jamais n'exagère, il date de son séjour à Rome une révolution dans tout son être. Lorsqu'il entre dans Rome, il est saisi d'un saint respect; il y voudrait garder «le silence de Pythagore.» C'est à Rome qu'il se recueille véritablement pour la première fois, et que, «se sentant petit,» il entre humblement à cette grande école de la destinée humaine, d'où il sortira changé de part en part, pénétré jusqu'à la moelle des os (c'est toujours lui qui parle) de ce sentiment solennel de l'existence, de cette paix, de cette inaltérable sérénité, qui le feront semblable aux dieux.

VIVIANE.

Comment un voyage en Italie a-t-il pu changer jusqu'à la moelle des os un homme de la trempe de Gœthe, fort et froid comme ce granit?

DIOTIME.

Vous tombez dans l'erreur française, ma chère Viviane, en attribuant à la jeunesse de Gœthe la force de son âge mûr et le calme de sa vieillesse.

VIVIANE.