Je ne me suis jamais figuré Gœthe, il est vrai, autrement qu'avancé en âge, assez indifférent et tout à fait impassible.

DIOTIME.

Gœthe a été jeune, et très-jeune, Viviane. Sa jeunesse a été la proie des passions. Son imagination, comme celle de Dante, s'emportait à toutes les ardeurs. Assailli de tentations, pressé de désirs contraires, «la tête ceinte d'erreurs» comme le Florentin, sollicité, lui aussi, par l'inquiet esprit de nouveauté qui commençait à souffler sur le monde, prenant et quittant tous les chemins, «la voie droite et les voies fallacieuses,» fantasque, dissipé, présomptueux, indisciplinable; tour à tour épicurien, stoïcien, mystique, tourmenté et tourmentant, dévastateur de sa propre paix et de la paix d'autrui, entraîné, comme il l'a dit, «sur le char du destin par de fougueux coursiers que fouettent les esprits invisibles,» tel fut longtemps celui de qui l'on pouvait douter en le voyant «s'il était le diable ou Gœthe;» tel il s'est peint lui-même dans le récit qu'il nous a laissé de sa jeunesse.

ÉLIE.

Accorderiez-vous aux Mémoires de Gœthe une confiance entière? Le titre qu'il leur donne, Vérité et Poésie, ne doit-il pas nous tenir en garde?

DIOTIME.

Ce titre si philosophique m'avertit seulement qu'il ne s'agit pas ici d'une de ces existences médiocres, sans poésie comme sans vérité, où les faits glissent à la surface et ne s'enchaînent dans la mémoire de celui qui les raconte que par leur ordre de date, mais que nous sommes en présence d'une de ces grandes destinées où l'idéal et la réalité, s'entre-croisant perpétuellement, forment dans les profondeurs du l'être une trame et une chaîne serrées, et composent ensemble un harmonieux dessin où rien ne saurait plus être ni distingué ni séparé, fût-ce dans le souvenir d'un Gœthe.

MARCEL.

Mais savez-vous que vous nous faites là une mystique apologie du mensonge?

DIOTIME.