Mettre tout son art dans sa vie et toute sa vie dans son art, comme le fait Gœthe, c'est un divin mensonge, Marcel, et par qui l'on gagne l'immortalité.
MARCEL.
Mais enfin votre Dante ne l'a pas fait, lui, ce mensonge divin.
DIOTIME.
Ne venons-nous pas de voir que, dans sa Comédie, il a reproduit, en les poétisant jusque dans leurs moindres détails, transformé, symbolisé les réalités de sa vie?
ÉLIE.
En effet, plus qu'aucun poëte, Dante a mis, comme vous le dites si bien, toute sa vie dans son art; mais son art dans sa vie, je ne l'y saurais voir. Ce parfait équilibre qui s'établit, après de courts orages, dans l'intelligence de Gœthe, ce raisonnable arrangement des choses, cette accommodation à la circonstance, cette objectivité, pour parler comme les Allemands, qui le met, lui et son génie, hors de l'atteinte des passions, hors des combats, hors des perplexités de son siècle, il n'y en a pas trace dans l'existence révoltée de l'Allighieri, dans cette âme dévorée d'angoisses jusqu'à sa dernière heure.
DIOTIME.
La dernière heure sonna pour l'Allighieri au moment où la révolte achevait de gronder dans son âme et dans sa vie. Il quitta le monde prématurément, sans avoir parcouru comme Gœthe toutes les phases de son existence. Il mourut, ne l'oublions pas, à cinquante-six ans, au seuil de l'âge désabusé, retiré des factions dans une «solitude amie,» alors que, venant d'achever sa cantique céleste, il entrait enfin dans la paix que sa jeunesse inquiète demandait vainement à la porte des cloîtres et cherchait éperdue sur le sein des femmes. Dante cessait de vivre quand, guéri de toutes ambitions et de toutes illusions terrestres, il se faisait peu à peu semblable à ces grandes ombres tranquilles dont il avait vu passer dans les limbes le majestueux cortége, et qui s'y étaient entretenues avec lui des choses éternelles. Qui pourrait dire ce qu'eussent été pour le chantre du Paradis ces années, retranchées par la mort, qui mirent au front de Gœthe la sérénité? Rappelons-nous que c'est précisément dans ce long cours de temps qui s'écoule pour le poëte germanique entre sa cinquante-sixième et sa quatre-vingt-deuxième année qu'il élève sa pensée, pour ne l'en plus laisser descendre, dans les régions les plus hautes de la science et de la religion. C'est durant cet intervalle que, rompant avec ces grands révoltés, Tantale, Ixion, Sisyphe, le Juif-Errant, Lucifer, les Titans, les Démons, qui furent, comme il l'a dit, les saints de sa jeunesse, il s'attache de tout son génie à l'étude des lois immuables de la nature, qu'il achève de s'initier aux mystères de la beauté grecque, qu'il se tourne, en esprit de sacerdoce, vers l'antique et lumineux Orient. C'est alors qu'ayant poétiquement transformé, lui aussi, ses révoltes et ses désespoirs, tout ce qui restait en lui de son Werther et de son Prométhée, il enseigne dans ses œuvres cette noble morale d'équité compatissante envers les hommes et d'adoration désintéressée de Dieu, qui désormais sera la règle de sa vie et la joie de son grand cœur pacifié. C'est dans ces vingt-six années refusées à Dante que Gœthe, étouffant de sa propre main les explosions d'un tempérament toujours jeune et les flammes menaçantes des tardives amours, développe dans la calme atmosphère de ses romans philosophiques tout l'ensemble de ses idées sur les rapports de l'homme avec la nature, avec son semblable, avec son Dieu. C'est alors que, de sa parole et de son exemple, il atteste le progrès indéfini de l'esprit humain, la sanctification de la vie par le travail, l'amélioration mutuelle des hommes justes par l'amitié, la grandeur des humbles, l'innocence des coupables; et que, pénétrant des tendresses de Jésus le panthéisme géométrique de Spinosa, il chante, dans son second Faust, à la sagesse éternelle, l'hymne de l'éternel amour.