DIOTIME.

Francfort était politiquement une ville libre, historiquement une ville impériale. Elle se vantait de tirer son nom du passage des armées de Charlemagne, et gardait avec orgueil la bulle d'or de Charles IV dans son antique Rœmer, où se faisaient l'élection et le couronnement des empereurs. Mais elle avait, comme les cités italiennes, son gouvernement municipal où les artisans avaient part. Elle élisait, en des scrutins compliqués à la vénitienne, ses magistrats pour une durée très-courte. Pas plus que la commune de Florence, elle n'entendait qu'on vint du dehors s'immiscer dans ses affaires.

MARCEL.

Vous n'allez pas comparer, je suppose, Francfort à Florence?

DIOTIME.

Il ne faudrait pas m'en défier. Je ne voudrais pas pousser la chose à outrance: mais quelques traits généraux de comparaison, je les trouverais bien dans le site, dans la physionomie, dans l'activité propre aux deux villes.

ÉLIE.

Je n'ai jamais vu Francfort, quoique j'aie fait une partie de mes études à Heidelberg.

DIOTIME.

Francfort est une des villes les plus agréables que je connaisse, et des plus originales par ses contrastes. Elle est assise sur les bords d'une rivière charmante, dans une large vallée, bornée à l'horizon par la chaîne du Taunus, que l'on a comparée aux montagnes de la Sabine. Aujourd'hui les remparts de Francfort sont abattus, mais au temps de Gœthe ils se dressaient, rudes et noircis, au milieu des prairies, des vergers, des jardins, où l'air pur qui descend des cimes boisées entretient une fraîcheur délicieuse. Sa vieille cathédrale, les hautes grilles de ses couvents, ses tours, ses ruelles tortueuses, ses escaliers obscurs s'enfonçant sous des voûtes profondes, son immonde Ghetto, ses toits aigus habités des cigognes, rendaient présent et vivant dans Francfort tout le moyen âge. Les fêtes du couronnement avec leurs pompes traditionnelles, les grandes foires privilégiées depuis le XIVe siècle et qui s'ouvraient au pied du Rœmer par des cortèges symboliques, le gymnase dont la fondation datait du XVIe siècle, l'esprit indépendant et railleur de la population, son goût vif pour le théâtre, animaient et relevaient dans cette cité marchande la médiocrité de la vie bourgeoise. Comme dans tous les pays protestants, le désir du progrès et la culture y descendaient jusqu'au plus bas des couches populaires; les artisans étaient aisés et instruits. La Bible imagée, le chant des psaumes, les vieilles légendes du Rhin entretenaient au foyer et même au comptoir une certaine flamme poétique. On croyait dans Francfort à la puissance des livres; on leur faisait l'honneur de les brûler.