DIOTIME.
Le mystère ne manquait pas non plus à cette initiation sacerdotale que Wolfgang s'était préparée à lui-même. La famille et les amis ne voyaient dans ce riche pupitre, décoré de cristaux et de végétaux rares, qu'un ornement du salon; l'enfant seul connaissait et taisait, nous dit-il, son caractère sacré.
MARCEL.
Voilà qui est bizarre, en effet; et votre Gœthe ne ressemble guère à celui que je me figurais.
DIOTIME.
Ce qui, pour moi, donne à cette anecdote un intérêt très-grand, c'est qu'elle montre dans Gœthe enfant ce puissant instinct religieux, cette ardeur à chercher le lien entre le visible et l'invisible, entre le fini et l'infini, qui va dominer toute la vie de l'homme. À toutes les époques de sa carrière, en effet, au plus fort de la dissipation ou d'une activité qui semble uniquement occupée aux choses terrestres, nous verrons Gœthe revenir à la contemplation des choses divines. À deux ou trois reprises, il reprendra l'étude des livres saints. Dans son extrême besoin de croyance, il fera d'inouïs efforts pour concilier le Dieu de Moïse avec le Dieu de Platon, puis avec le Dieu de Spinosa. Au sortir d'une phase déréglée de sa vie universitaire, après une grave maladie, sous l'influence d'une noble demoiselle amie de sa mère, Suzanne de Klettenberg, la «belle âme» du roman de Wilhelm Meister, il se laisse égarer à la recherche de l'infini dans les sentiers perdus de l'illuminisme. Magie, kabbale, astrologie, alchimie, chiromancie, Paracelse, Van Helmont, Peuschel, le comte de Zinzendorf, plus tard Cagliostro, Gœthe interroge avec anxiété toutes ces voix confuses, pour tâcher d'y surprendre quelque lointain écho des demeures célestes. Pressé, comme l'Allighieri, d'un fiévreux désir de paix, il est tenté de se faire initier aux sociétés secrètes, Francs-Maçons, Illuminés, Rose-croix, qui enveloppaient alors de leurs réseaux, comme on l'avait vu en Italie au temps de la Divine Comédie, la société allemande tout entière. Il est tout près de s'affilier aux congrégations quiétistes des saints du protestantisme. Dans un âge très-avancé, en rappelant d'un cœur ému le souvenir de son angélique amie, c'est ainsi qu'il nomme Mlle de Klettenberg, il se demandera encore s'il n'était pas avec ces élus de la grâce dans sa voie véritable, et s'il n'eût pas mieux fait d'y rester.
ÉLIE.
Vous venez de faire allusion à la vie universitaire de Gœthe; je croyais avoir lu que son éducation s'était faite dans la maison paternelle.
DIOTIME.
Le père de Gœthe fut, en effet, son premier éducateur. Il avait pour son fils de l'ambition et se flattait de le voir quelque jour se placer, dans les lettres, au rang des Gellert et des Hagedorn. Comme il était d'ailleurs fort instruit et que Wolfgang était fort studieux, il put le conduire assez loin. Mais dans l'Allemagne du XVIIIe siècle, comme dans l'Italie du XIIIe, les universités en plein éclat, en grande émulation et en grande liberté, attiraient irrésistiblement la jeunesse. Leipzig, la Mater studiorum germanique, Iéna, Gœttingue, Wittenberg, Halle, Berlin, Kœnigsberg, comme Bologne, Salerne, Padoue, Naples, Crémone, se disputaient la palme des sciences et des lettres. En 1765, à l'âge de seize ans, Gœthe commençait à Leipzig le cours de ses études académiques, et se faisait inscrire dans la nation bavaroise (les étudiants se divisaient alors en nations), à la faculté de droit. Le moment était critique. L'autorité professorale, honorée encore en apparence, avait perdu crédit sur la jeunesse. Entre les curiosités vives qui s'éveillaient dans la génération nouvelle et les règles arides de l'enseignement établi, il n'y avait plus aucune concordance. Les méthodes préconisées dans la chaire, les formules, les catégories surannées, qui ne valaient guère mieux que le Trivium et le Quadrivium des écoles italiennes, rebutaient les intelligences où fermentait déjà, comme chez les condisciples de l'Allighieri, la sève des temps nouveaux. Gœthe déplore dans ses Mémoires le «désarroi» où il trouve les esprits, le trouble de sa «pauvre cervelle» incapable de concilier le respect des professeurs à longues perruques, la soumission aux lourdes disciplines d'un Gottschedt, d'un Gellert, avec l'enthousiasme qu'inspirent les mâles accents d'un Klopstock, les hardiesses généreuses d'un Lessing, d'un Winckelmann, qui retentissent au loin. Mais ce que Gœthe ne sentait pas alors, ce dont il est pourtant avec Dante un éclatant témoignage, c'est combien, plus que l'ordre accoutumé, sont favorables à la spontanéité créatrice du génie ce «désarroi,» cet «état chaotique» du monde moral (j'emprunte ces expressions aux Mémoires), à ces confins de deux siècles, où les idées qui finissent et les idées qui commencent se mêlent et se pénètrent dans une vague lumière, dont on ne saurait dire si elle est du crépuscule ou de l'aurore.