DIOTIME.
La langue de Luther, si populaire, si forte et si poétique tout ensemble, était tombée en désuétude. Un la chantait encore dans les églises, mais on ne la savait plus ni écrire ni parler.
ÉLIE.
Comment cela?
DIOTIME.
Après la guerre de Trente-Ans, où la littérature naissante et les arts avaient été ensemble submergés dans le désastre public, les souverains rendus aux loisirs de la paix, les cours où l'on voulait rappeler les plaisirs de l'esprit, ne trouvèrent point digne d'eux l'idiome que parlait le peuple. On prétendait se modeler sur les grands airs de Versailles, et, suivant l'exemple que donnait la diplomatie, on se mit à parler français, du moins mal qu'il fut possible, Bientôt, à l'imitation de la noblesse et sous l'influence des savants, théologiens, médecins, jurisconsultes, parmi lesquels le latin demeurait seul en usage, la bourgeoisie négligea la langue maternelle. Elle s'accoutuma peu à peu à un parler bâtard, où se mêlaient des constructions, des tours, des images empruntés à trois idiomes, et qui méritait trop bien les railleries du grand Frédéric, par qui fut achevé le discrédit des lettres allemandes.
ÉLIE.
Et ce discrédit durait encore au temps de Gœthe?
DIOTIME.
À la cour de Berlin, on fermait obstinément l'oreille au beau langage de Wieland, de Klopstock et de Lessing; Gellert lui-même n'avait pu trouver grâce; et quand Gœthe publiait son Gœtz von Berlichingen, le roi faisait pleuvoir le sarcasme sur ce qu'il appelait «une imitation détestable des abominables pièces de Shakespeare.» Mais la jeunesse avait pris autrement les choses. Elle acclamait Shakespeare, introduit par Wieland, comme un génie vraiment germanique. Elle exaltait ses beautés plus qu'on ne le faisait alors en Angleterre. La Messiade de Klopstock avait été pour elle une révélation. L'hexamètre, si naturel aux idiomes germaniques, bien mieux que l'alexandrin emprunté, entraînait dans son rhythme les imaginations; les cœurs s'ouvraient sans effort à l'émotion chrétienne qui, dans ce poëme solennel, se substituait, grave et profonde, à la froideur d'un faux classicisme dont on était lassé. L'enthousiasme de Klopstock pour la belle langue natale se communiquait. Et ce premier ébranlement du sentiment national préparait, sans qu'on pût encore la pressentir, une révolution complète des idées allemandes.