VIVIANE.
Je vous avoue que je comprends de moins en moins. Comment tant de lumière, d'amour et de vie produisent-ils dans l'âme de Gœthe l'état chaotique?
DIOTIME.
Ce que nous voyons aujourd'hui clairement dans la révolution accomplie n'était en ses commencements, et pour ceux-là mêmes qui contribuaient à la faire, que fermentation obscure. Les peuples, comme les individus, ma chère Viviane, ne passent d'un âge à un autre qu'en des crises où tout l'organisme se trouble, et qui ne s'expliquent point à celui qui les subit. Les premiers symptômes de la crise allemande, avant qu'elle fût entrée dans la période active dont je viens de vous parler, c'avait été une langueur extrême, un dégoût, une lassitude, qui demeurèrent longtemps, par contraste, dans un grand nombre d'âmes, après que la lumière et l'amour eurent fait explosion dans les autres. J'ai anticipé sur les dates afin de vous donner l'ensemble d'une métamorphose dont le génie de Gœthe sera, dans son âge viril, l'éclosion splendide; mais nous en sommes encore avec lui à sa première jeunesse, à la phase inquiète, au «désarroi» de sa nature ardente et de son esprit incertain qui se passionne à la fois pour Rousseau et Rabelais, pour Klopstock et Diderot, pour Shakespeare et Voltaire. L'Allemagne en est alors, avec Wolfgang, aux vagues mélancolies.
MARCEL.
Ces mélancolies, n'était-ce pas une mode, une affectation plutôt qu'une réalité?
DIOTIME.
Rien de plus réel et rien qui s'explique mieux. En passant brusquement de la guerre à la paix, des aventures de la vie des camps à la monotonie de la vie bourgeoise, la jeunesse allemande s'était sentie prise d'ennui. La réaction contre la France, lorsqu'elle commença, ne fit qu'aggraver le mal. En quittant les Français, on quittait l'esprit de gaieté. En s'arrachant au déisme aimable de Voltaire, au matérialisme insouciant des d'Holbach, des d'Argens, des La Mettrie, on ne retrouvait plus les consolations du Christ de Luther. Plus d'une atteinte avait été portée au Sauveur des hommes; son existence historique était mise en doute; on avait nié, non plus seulement l'authenticité, mais la possibilité de ses miracles. C'était là pour beaucoup d'esprits un sujet de grand malaise. Perdre une certitude, quelle qu'elle soit (fût-ce la certitude de la damnation éternelle), sans pouvoir lui en substituer aussitôt une autre, paraît au plus grand nombre un état insupportable; et cet état était général aussi bien dans les lettres que dans la philosophie. Les oracles français désertés, la Grèce à peine encore entrevue (d'Homère ou de Sophocle on ne savait avant Herder pas beaucoup plus que le nom; Winckelmann lui-même connut très-mal Phidias), on s'égarait dans les brouillards d'Ossian, sur les landes désertes, aux pâles clairs de lune. L'Angleterre et son spleen assombrissaient les imaginations allemandes. Le spectre de Hamlet apparaissait au seuil des universités. La folie et le suicide faisaient d'affreux ravages.
VIVIANE.
Tout cela semble un peu contradictoire.