DIOTIME.

Nous avons vu des contradictions analogues au temps de Dante, où la fatigue des choses d'ici-bas inclinait les uns à la contemplation mystique du ciel, les autres à l'incrédulité, à l'athéisme. Ne nous étonnons donc pas trop du trouble de notre jeune Wolfgang. Pendant le temps qui s'écoule pour lui à Leipzig, à Strasbourg, à Darmstadt, à Wetzlar, il est en proie, comme la plupart de ses contemporains, mais avec une puissance de lutte plus intense, aux suggestions opposées de la foi et du doute, du sentiment et de la raison, qui, du dehors et du dedans, se disputent sa «pauvre cervelle,» ou, pour parler plus juste, son grand génie. N'oublions pas que ce génie est le plus vaste et le plus complexe qui ait paru depuis Dante, le plus incapable par conséquent de se satisfaire, hormis dans l'entière possession de la vérité, de cette vérité divine et humaine à laquelle, lui aussi, il élèvera un jour un temple immortel.

À ce moment, tout l'attire à la fois, tout le sollicite. Pendant que, selon l'ordre paternel, il apprend la jurisprudence, pendant qu'il se prépare à la pratique des affaires telles qu'elles se règlent au saint empire romain, sa fantaisie s'en va errant et rêvant dans le monde idéal. Il passe de longues heures méditatives dans les églises, dans les musées. Il contemple, il étudie les chefs-d'œuvre nouvellement rassemblés dans la galerie royale de Dresde, où Winckelmann s'initiait à l'esprit de l'antiquité. Il recherche, comme le jeune Dante, la compagnie des poëtes, des artistes; comme lui, il a ses Guido, ses Giotto, ses Casella, ses Oderisi. Il s'essaye à peindre, à graver; il joue de plusieurs instruments de musique, du piano, du violoncelle; comme un berger de Virgile, il souffle de sa belle lèvre adolescente dans ce qu'on appelait alors la «flûte douce.» Il rime ses premiers Lieder et se les entend chanter avec délices. Là aussi, dans ces sociétés d'artistes, comme dans le cénacle des saints où le conduit Suzanne de Klettenberg, il entre si avant, avec une si parfaite bonne foi, qu'il se demande s'il ne ferait pas bien d'y rester toujours, et qu'il consulte le sort pour savoir s'il est écrit là-haut que, toutes choses quittées, il doit se consacrer à l'art de la peinture.

VIVIANE.

Qu'entendez-vous par consulter le sort?

DIOTIME.

Je l'entends au sens le plus naïf. Un jour que Wolfgang s'en allait de Wetzlar à Coblentz vers une femme aimable qui préoccupait alors sa pensée, cheminant par un beau soir d'été sur les bords de la Lahn, il songe à son destin. Il s'inquiète de savoir quelle est sa vocation véritable. Sera-t-il, comme le voudrait son père, avocat, docteur en droit? Sera-t-il docteur en médecine? Ne serait-il pas né, comme le dira Gall, orateur populaire? Serait-il poëte? Il en doute très-fort; il a déjà bravement jeté au feu tout un amas de rimes raillées par ses amis (car les Dante de Majano ne manquent jamais aux Dante Allighieri). Ne ferait-il pas mieux, suivant l'avis de plusieurs, de tâcher de devenir un bon peintre paysagiste, de s'appliquer à rendre quelques traits de cette belle et grande nature qu'il chérit, qu'il adore au-dessus de toutes choses?—Et voici qu'une voix intérieure lui commande d'interroger le mystère des eaux. De la main gauche, il saisit, non sans émotion, un couteau de poche qu'il porte sur lui; il le lance dans l'espace. Si, en retombant, le couteau s'abîme aux flots de la Lahn, Gœthe sera peintre de paysage; si la lame fatidique reste suspendue au branchage des saules qui bordent la rive, il quittera la palette et les pinceaux.

MARCEL.

Et le couteau s'accroche aux branches?

DIOTIME.