Aux études de Gœthe.
DIOTIME.
En diversion de son application scientifique et du travail sédentaire, Wolfgang, aux heures de loisir, se livrait avec ardeur à tous les exercices que voulait, dans la Grèce antique, l'éducation du gymnase. Il aimait passionnément l'équitation, l'escrime, la natation, la danse, tout ce qui donne aux muscles la souplesse, tout ce qui fait couler plus vif et plus chaud dans les veines un sang généreux. Le patinage hardi des Frisons, introduit en Allemagne par Klopstock, jetait Wolfgang en de véritables transports. Je ne sais rien, dans toute son œuvre, de plus poétiquement pittoresque que la page où il décrit ces allégresses du Nord dans leur cadre de frimas. Il nous fait voir, il déploie sous nos yeux ces vastes surfaces planes, étincelantes et retentissantes, où, de leurs pieds ailés, pareils aux dieux d'Homère, passent et repassent les agiles patineurs. On les suit dans leurs évolutions rhythmées, on les entend qui se renvoient l'un à l'autre en se croisant, rapides, dans l'atmosphère sonore, les strophes du grand lyrique à qui l'on doit ce joyeux «accroissement de vie.» Et cet accroissement de vie, Gœthe ne l'entendait pas seulement au sens physiologique; il attribue quelque part à l'excitation du patinage le réveil de sa fantaisie créatrice, assoupie sur les bancs de l'école.
Notre Wolfgang avait bien aussi, peut-être, quelque autre cause de faiblesse à l'endroit du patinage. Rien n'y égalait, dit-on, sa bonne grâce. Quand Frau Rath en écrit à Bettina, elle ne peut se contenir. Elle a battu des mains, dit-elle, en voyant son Wolfgang paraître et disparaître sous les arches du pont de Francfort, la chevelure au vent, l'œil en feu, la joue empourprée par la bise aiguë, sa pelisse cramoisie aux glands d'or flottant comme un manteau royal sur l'épaule du jeune triomphateur à qui sourit la beauté. «Il est beau comme un fils des dieux, s'écrie l'orgueilleuse mère, et jamais on ne verra rien de semblable!»
MARCEL.
Vous allez me trouver bien obstiné; mais dans cette beauté, dans cette joie, dans cette activité incessante du corps et de l'esprit, du code aux patins, de l'amphithéâtre à la flûte douce, je ne découvre toujours ni place ni prétexte à la mélancolie.
DIOTIME.
La faute en est à moi, Marcel, et à cette sérénité finale de la vie de Gœthe contre laquelle je vous mettais en garde tout à l'heure et qui vient de m'éblouir. Je me suis arrêtée complaisamment à ce qui pouvait vous faire mieux comprendre le poëte olympien, le chantre d'Iphigénie, le peintre d'Hélène, j'ai oublié l'auteur de Werther.
MARCEL.
Et c'est bien là, pour moi, le Gœthe inexplicable, ce Werther, fils de
Saint-Preux, frère d'Obermann, de René…