DIOTIME.

J'espère vous l'expliquer sans peine. Comme tous les êtres bien doués de force et de jeunesse, Gœthe veut le bonheur. Il le veut impérieusement, impétueusement, pour lui-même et pour autrui. Il a besoin «d'être bon, de trouver les autres bons.» Vous savez l'allemand, Viviane: Ich hatte grosse Lust gut zu sein und die andern gut zu finden, dira-t-il dans ses Mémoires, avec une candeur charmante. Mais il ne saurait être ni bon ni heureux à la façon du vulgaire. Il ne saurait s'attacher aux apparences; il lui faut en toutes choses la vérité, la durée; et dans le temps, dans le monde où il vit, tout semble à Gœthe incertitude et mensonge. L'enfant qui, à sept ans, s'instituait prêtre, le jeune homme qui voudrait faire de son existence un monument, une pyramide à la gloire de Dieu, le chrétien qui voit dans l'Évangile la plus pure révélation de la vérité divine, et qui célébrera un jour, en des pages dignes de Dante ou de Poussin, la consécration de la vie humaine par les sacrements de l'Église, ne trouve dans le Dieu du catéchisme et de la théologie qu'un créateur tyrannique et capricieux qui se repent de son œuvre et se venge sur ses enfants. Wolfgang, le pieux Wolfgang, se voit contraint à quitter l'assemblée des fidèles et la table sainte parce qu'il ne saurait réciter d'une lèvre sincère la confession de foi orthodoxe. Et ce qu'il cherche en vain dans l'Église, l'esprit de charité, de simplicité, de paix, la béatitude ici-bas, Gœthe ne le trouve pas davantage dans la société laïque. Sous l'hypocrisie des bonnes mœurs, il surprend dans l'intimité des familles d'affreux désordres, des conflits tragiques, dont sa jeune âme est épouvantée. Interroge-t-il la science et l'histoire, aussi bien celle qui se lit aux vieux auteurs que celle qui se fait sous ses yeux, des iniquités effroyables lui montrent partout, non la douce Providence qu'il voudrait bénir, mais l'inexorable Destin. Cherche-t-il un refuge dans la nature, s'enfonce-t-il aux solitudes alpestres, il s'y sent enveloppé d'une muette terreur. Demande-t-il au cœur d'une femme le dernier mot de la vie, ce sont des larmes encore qui lui répondent. Et quand, lui aussi, il voudrait pleurer, pleurer ses espérances évanouies, ses erreurs, ses égarements, le rire de ses amis sceptiques, le sarcasme des athées, le consternent et tarissent en lui la source des bienfaisants repentirs. Alors le génie de Gœthe s'obscurcit, son âme cède à la tristesse, il devient comme Dante sombre, taciturne, hypocondre, c'était le mot du XVIIIe siècle pour caractériser le dégoût de l'existence. Sa robuste constitution s'altère, son cœur entre en angoisse; il ne comprend plus rien à la vie. Il passe et repasse en esprit par tous les sentiers du labyrinthe. Il n'y voit qu'une issue, la mort. Il s'abandonne à l'attrait funèbre du suicide.

VIVIANE.

N'est-ce pas à la suite d'un désespoir d'amour que Gœthe a tenté de se tuer?

DIOTIME.

On a beaucoup trop dit que le mariage de Charlotte Buff avec Kestner avait jeté Gœthe, passionnément épris de la jeune fille, au désespoir et à l'impiété du suicide. Les souffrances de notre poëte provenaient de causes multiples et qui agissaient non sur lui seul, mais sur sa génération tout entière.

La mort volontaire était à cette époque très en honneur dans la jeunesse allemande. On la considérait, ainsi qu'au temps de Dante (vous vous rappelez Caton devenu presque un saint), comme un acte de vertu, de liberté suprême; et ce serait se tromper étrangement que d'attribuer à l'influence de Gœthe et de son Werther l'épidémie de suicide qui sévissait alors sur toute l'Allemagne.

ÉLIE.

Mais lui-même, que pensait-il du suicide?

DIOTIME.