Il en parle avec tristesse et réserve. Il ne saurait qu'en dire, écrit-il. Il le compare à un naufrage, à une maladie mystérieuse. Il y voudrait la compassion, non la condamnation des moralistes. Il proteste contre l'imitation de son héros, et lui met dans la bouche des vers pleins de sagesse où, s'adressant au lecteur, il lui défend de le suivre:
Sey ein Mann, und folge mir nicht nach.
Quoi qu'il en soit, pendant quelque temps, Wolfgang repaît son esprit de projets de suicide. Chaque soir il place sous son chevet un poignard; dans les ténèbres de la nuit, il en essaye à son cœur la pointe acérée. Cependant, sa nature sérieuse ne saurait se laisser distraire longtemps à ce jeu avec les noirs fantômes. Wolfgang s'indigne, il se prend en pitié, lorsqu'il croit s'apercevoir qu'il a peur de franchir le seuil du monde inconnu. Un matin il va remettre le poignard dans la collection d'armes où il l'a pris, et c'en est fait pour lui désormais de ces «lugubres simagrées.» Mais, dès qu'il est rentré en lui-même, et guéri de son extravagance, Gœthe veut aussitôt (c'est l'invincible penchant de son esprit actif et généreux) essayer d'en guérir les autres. Il lui faut pour cela étudier les causes du mal. Pour s'y mieux appliquer, il s'isole, se renferme, s'analyse; il se confesse enfin; il écrit les Souffrances du jeune Werther.
ÉLIE.
Vous nous avez dit que le Werther de Gœthe était à son Faust ce que la Vita Nuova est à la Divine Comédie?
DIOTIME.
Werther, comme la Vita Nuova, est une sorte de confession fragmentaire qui précède et prépare la confession générale de nos deux poëtes. Werther ou Gœthe, ce qui est tout un, en voyant la femme qu'il aime se donner à un autre, Dante, en apprenant la mort de Béatrice, sont frappés d'un étonnement douloureux. Ils se sentent tout à coup seuls et comme perdus dans la vie. Ils tombent dans l'accablement. Mais bientôt, pressés qu'ils sont tous deux par le secret aiguillon du génie, ils se relèvent. Dans ce que Dante appelle «le combat des pensées diverses, la battaglia delli diversi pensieri,» qui se livre au plus profond de leur âme, ils sont illuminés soudain d'un éclair de la grâce poétique. Ils entendent en eus la voix inspirée qui veut célébrer le «Dieu plus fort.» Comme ces excellents dont parle Gœthe, ils sont sollicités du désir de l'immortalité. En même temps que la Vita Nuova et Werther, Dante et Gœthe conçoivent la première pensée de la Divine Comédie et de Faust. Tous deux, retirés dans la solitude, d'une âme trop émue, d'une main encore mal assurée, ils préludent par de mélancoliques arpèges, par les accords brisés d'un lyrisme juvénile, à l'héroïque symphonie où s'exprimera un jour, dans toute son imposante grandeur, pacifiée et transfigurée, la douleur qui les a fait poëtes.
Les suites de cette première confession publique sont pour Gœthe comme pour Dante, tout à la fois le soulagement du cœur qui s'est épanché et l'exaltation du talent qui s'est fait connaître. Comme à Dante, la faveur des princes vient à Gœthe avec la renommée. L'auteur de Werther trouve à Weimar ses Scaligeri, ses Polentani. Le prince héréditaire de Saxe-Weimar, Charles-Auguste, s'éprend pour lui d'une affection vive; il l'attache à sa personne et bientôt à son gouvernement par les charges, par les honneurs dont il le comble, plus encore par le pouvoir qu'il lui donne de faire le bien.
ÉLIE.
J'ai lu dans plusieurs ouvrages allemands d'amères censures de ce séjour de Gœthe à Weimar. On reproche à l'auteur de Werther d'y avoir perdu tout son temps; de s'être abaissé, pour divertir les princes et les princesses, aux fonctions subalternes d'un poëte de cour; pis que cela, de s'être jeté avec son grand-duc dans toutes sortes d'excentricités, de désordres, de scandales… Voilà qui ne ressemble guère à Dante.