DIOTIME.
Les courtisans de Cane della Scala trouvaient aussi fort à redire à Dante, mon cher Élie. On lui reprochait ses caprices, son humeur hautaine, l'ambition des ambassades et du triomphe poétique. Le vulgaire, et surtout le vulgaire désœuvré des cours, est tout à fait intraitable à l'endroit du génie; il prétend qu'il soit parfait, et parfait à sa mode; il le veut docile comme un enfant, modeste comme une jeune fille, régulier comme une horloge, prévenant et amusant à toute heure. Soyons moins exigeants; faisons pour Gœthe ce qu'il a si bien fait toujours pour autrui; tâchons de le bien comprendre et n'essayons pas de le mesurer à la mesure commune.
À l'heure où j'en suis de mon récit, lorsque Gœthe paraît à Weimar, immédiatement après la publication de Werther et de Gœtz von Berlichingen, c'est-à-dire dans tout l'éclat d'un succès inouï et du plus brillant début qu'on eût jamais vu dans les lettres (c'était au commencement de l'année 1775), il n'a pas encore vingt-six ans. La fièvre intense qui l'a exaspéré jusqu'au suicide est calmée; mais le trouble où l'ont mis les doutes religieux, les amours brisées, le mysticisme, la pratique des sciences «licites et illicites,» dure encore. Comme Dante, le jeune Wolfgang a vu de près «bien des choses incertaines et bien des choses terribles, molte cose dubitose e molte cose paventose.» La fin de son Werther, de ce Faust ébauché et non sauvé, est un dénoûment provisoire, emprunté à la réalité extérieure et accidentelle; il lui faut maintenant en tirer un autre pour lui-même de la vérité intime des choses et de sa propre nature. Quand notre poëte arrive à Weimar, il vient de s'arracher à l'ivresse de la mort, mais il ne sait où porter ses pas chancelants. «Philosophie, jurisprudence et médecine, théologie aussi, hélas!» il a tout interrogé. Comme Faust, il a consulté les astres, évoqué les esprits; il a tenté de consoler, de soulager les maux de ses semblables, mais en vain. La solitude, la contemplation, le travail, la bienfaisance même, ne lui ont rien appris. «Il sait qu'il ne peut rien savoir;» il désespère de lui-même et de Dieu. Alors, comme son héros, Gœthe va se jeter au tumulte des sensations; il va boire à la coupe du plaisir l'ivresse de la vie. L'amitié d'un jeune souverain, le plus libre esprit du monde et le plus charmant, offre à Wolfgang de royales occasions de s'étourdir, il les saisit. Tous deux inséparables désormais, le prince et le poëte, ils s'excitent mutuellement, ils rivalisent d'inventions bruyantes et surprenantes. Cavalcades et mascarades, comédies et féeries, ballets, festins, musique, fillettes et dames galantes, nuit et jour on mène à Weimar «un train du diable,» qui m'a bien quelque faux air de cet enfer épicurien de Florence où Dante, avec son ami Forèse, prenait de si joyeux ébats. Cependant la noblesse de cour murmure en voyant un homme de peu, un artiste, donner le ton des plaisirs. Les amis rigides, un Herder, un Klopstock, s'indignent…
ÉLIE.
Mais ne trouvez-vous pas qu'il y a bien de quoi? Je ne comprends guère, je l'avoue, ce que j'ai lu à ce sujet; je ne saurais me figurer Gœthe ordonnateur des fêtes à la cour de Weimar, impresario, compositeur de ballets, fabricant d'épithalames. Quel contraste avec la grandeur de Dante!
DIOTIME.
À la distance où nous sommes de Dante, mon cher Élie, tout le détail de sa vie nous échappe. Nous la voyons par masses, dans une lumière vague, un peu triste, ainsi que l'on voit à Rome, par une belle nuit, éclairées des rayons de la lune, les majestueuses ruines du Colisée. Pour Gœthe, c'est tout le contraire. Autour de lui le détail se multiplie. Cependant, même dans ce détail, pour peu que l'on y cherche la ligne essentielle, on retrouve la grandeur.
Dès sa première apparition à Weimar, Gœthe y produit un effet de fascination tout à fait extraordinaire. Un cri de surprise s'échappe de toutes les lèvres, tant la beauté, le génie, la bonté, éclatent dans sa personne. Sa haute et noble stature, sa démarche, son port, son front superbe où se dessine fièrement l'arc de ses noirs sourcils, son nez aquilin, sa chevelure d'ébène, son grand œil italien qui flamboie, imposent à qui l'approchent admiration et respect. «Une pareille alliance de la beauté physique et de la beauté intellectuelle ne s'était encore vue chez aucun homme,» dit Hufeland. Ce qui me frappe dans le portrait que tracent du jeune Gœthe ses contemporains, c'est la sensation de lumière qui domine tout. «Mon âme est pleine de lui comme la rosée des rayons du soleil levant,» écrit Wieland. Pour d'autres, Gœthe est «le noble et brillant acier qui, de toutes pierres brutes, fait jaillir l'étincelle;» il est l'étoile, la flamme, l'Apollon radieux devant qui l'on voudrait se prosterner. Et lui, dans ce premier éblouissement de la gloire, dans le tourbillon des plaisirs, croyez-vous qu'il va s'oublier? Loin de là. Dans notre Werther ressuscité fermente puissamment déjà le second Faust. Pendant qu'il semble se perdre à la vanité des choses, je le vois se reprendre aux grandes attaches de l'esprit et du cœur, se recueillir, s'exalter pour une femme fière et délicate qui met au plus haut prix son amour.
MARCEL.
Quelque dixième Béatrice?