VIVIANE.
Je n'ai jamais lu le Faust de Marlowe. Il a donc fait de son héros un athée?
DIOTIME.
Pas le moins du monde. Les bonnes gens s'y sont mépris. Le Faust de Marlowe, comme le Faust allemand, est un bon protestant de la confession d'Augsbourg. Il commande au démon de chasser des Pays-Bas le duc de Parme et de prendre au roi Philippe les lingots de la flotte des Indes. Il s'en va vers Rome. Il s'y déguise en cardinal et s'y égaye très-fort aux dépens du pape et de l'antipape. Mais il est aussi très-bon humaniste, à l'aise, comme en sa maison, dans l'antiquité classique. Il porte à la plume de son chapeau les couleurs de la fille de Jupiter. Pour les beaux yeux de la belle traîtresse il ferait de Wittenberg «une autre Troie.» Son vœu le plus cher, c'est d'aller, après sa mort, converser sous les bosquets de l'Élysée avec les ombres des sages de la Grèce et de Rome. Il sait tout ce que l'on peut savoir. Il a vu de près les planètes, les étoiles et jusqu'au Primum Mobile. Comme l'auteur des Cantiques, il a souri à la petite figure que fait notre globe dans l'univers. Et c'est pour le respect de son prodigieux savoir que, malgré son effroyable fin, les écoliers en deuil lui feront à Wittenberg d'honorables funérailles.
VIVIANE.
Est-ce que Gœthe s'est inspiré du Faust de Marlowe?
DIOTIME.
Il est probable que le Faust de Marlowe, qui défraya bientôt avec Punchinello tous les Puppet-Schows de l'Angleterre, ne fut pas sans influence sur les marionnettes allemandes; mais Gœthe n'avait pas besoin de chercher au loin l'inspiration ou les motifs de son Faust, ma chère Viviane. Rappelez-vous que Wolfgang vient au monde à Francfort-sur-le-Mein, en pleine atmosphère faustienne. C'est à Francfort qu'a paru la première histoire complète du docteur Faust, extraite en grande partie, comme le dit naïvement le titre du livre, de ses propres manuscrits, et rédigée «pour l'effroi et l'avertissement des orgueilleux, curieux et impies.» Un débit considérable de livres populaires se faisait, deux fois l'an, pendant la foire, dans la vieille ville impériale; à tous les étalages du Rœmer, notre petit poëte, moyennant quelques kreutzer, se pourvoyait amplement de bouquins, d'images et de complaintes concernant le merveilleux docteur. Les marionnettes aussi, la première passion de Gœthe, et qui, apportées, selon l'usage allemand, dans la nuit de Noël, par l'Enfant Jésus aux enfants de Jean-Gaspard, s'établirent à demeure dans la maison du Hirschgraben, étaient, depuis la fin du siècle précédent, occupées par l'histoire lamentable. Le poëte favori de la jeunesse francfortoise, Hans Sachs, avait rimé la légende; tout le long du Mein et du Rhin elle allait et venait, avec le Juif-Errant, sans fin ni trêve. Lorsque Gœthe vient à Strasbourg, il y trouve sur tous les tréteaux le docteur Faust; à Leipzig, il le voit en peinture, à cheval sur un tonneau, dans la cave d'Auerbach. Comment donc aurait-il été chercher en Angleterre le Faust émigré, quand, sans sortir de sa maison, il y vivait en famille avec le Faust national, patriote et populaire? La vision du voyage surnaturel en enfer, le pacte surnaturel avec le diable s'offrait, s'imposait en quelque sorte à Gœthe comme à Dante. Une chose achève d'expliquer le choix du poëte: c'est combien l'histoire de Faust (à laquelle croyaient Luther et tout le peuple allemand, comme le pape Grégoire VII et le peuple florentin croyaient à la vision du moine Albéric) s'ajustait exactement à sa nature intime. On peut bien dire que, dès le sein de sa mère, les inquiétudes de Faust sommeillaient en Gœthe, et que la perpétuelle préoccupation de ce sujet mystérieux fut, pendant toute sa vie, le développement successif, la métamorphose, aurait-il dit, de son propre génie. Ce génie respire si à l'aise et si fortement dans une œuvre qui lui était si naturelle; il absorbe, il transforme si bien tout ce qui la précède et tout ce qui s'y rapporte; il se l'approprie si entièrement, il la pénètre si profondément de sa pensée, de sa religion, de sa morale propre, il l'emporte si haut avec lui dans l'immortalité, que désormais les destinées poétiques de Faust sont accomplies. La vertu créatrice de la légende est épuisée, ou du moins elle n'agit plus directement sur les imaginations. C'est le héros de Gœthe de qui, à l'avenir, vont s'inspirer les arts. De même que la Comédie, son Faust fournira, de siècle en siècle, des images à la sculpture et à la peinture, des motifs à la musique, des sujets de réflexion au moraliste; mais, de même que, après Dante, un poëte n'aurait pu reprendre heureusement la donnée de la vision, ainsi, après Gœthe, le cycle de l'existence faustienne semble complètement parcouru.
VIVIANE.
Vous dites que la tragédie de Faust est l'œuvre de toute la vie de
Gœthe?