DIOTIME.

J'allais vous signaler cette nouvelle analogie entre les deux œuvres et les deux poëtes.

La première pensée de la Comédie s'entrevoit, je crois vous l'avoir fait remarquer, dans la première canzone de Dante. Cette canzone porte la date de 1289; notre poëte est alors dans sa vingt-cinquième année. Quatre ans plus tard, à la fin de la Vita Nuova, il raconte une vision, une révélation qu'il a eue de Béatrice dans sa gloire; il annonce l'intention d'en perpétuer le souvenir. À Florence, en 1300, il commence sa première cantique. Interrompu par les affaires publiques et par ses propres désastres, par la douleur que lui cause la mort de son ami Guido et parce qu'il appellera lui-même le cose presenti, les choses présentes, il l'achève dans l'exil, chez les Malaspini. Selon une tradition accréditée, à la veille de franchir les Alpes, il en confie le manuscrit à Frate Ilario, prieur du monastère de Santa-Croce, dans la Lunigiana. On s'accorde à croire que la plus grande partie de la seconde cantique est écrite pendant le séjour de Dante à Paris. Enfin, après avoir maintes fois pris, quitté, repris, quitté encore, pendant l'espace de trente années, ce poëme divin, sans jamais cesser d'y penser, il l'achève à Ravenne; il en écrit la dernière tercine une année environ avant sa mort.

La même continuité dans la pensée, avec les mêmes interruptions dans l'exécution, se voit dans la création de Faust. Gœthe conçoit le plan de sa tragédie en même temps que celui de son Werther et de son Gœtz. En 1771 (il a vingt-cinq ans, lui aussi!), il en lit les premières scènes à Klopstock et à Jacobi; il l'emporte à Weimar. Dans son voyage en Suisse, même en Italie, son manuscrit, déjà tout enfumé, ne le quitte plus. Il écrit la scène de la sorcière dans les jardins de la villa Borghèse. L'explosion de la révolution française l'interrompt; la grande tragédie sociale lui fait oublier sa tragédie philosophique. Mais Schiller en a lu quelques fragments publiés au retour de Rome, et ces fragments ont produit sur son esprit l'effet du «torse d'Hercule.» Dans les épanchements mutuels de cette grande amitié sur laquelle, dira Gœthe, veille un bon génie, l'auteur de Don Carlos exhorte l'auteur de Faust à reprendre son œuvre inachevée. À cette voix qui a sur son cœur une puissance de tendresse irrésistible, Gœthe se sent ranimé…

MARCEL.

Pardon si je vous interromps, mais n'a-t-on pas inventé après coup, et pour le besoin de la sentimentalité allemande, cette prétendue tendresse de deux rivaux, et de deux rivaux en art théâtral?

DIOTIME.

Je ne crois pas, mon cher Marcel, qu'il y ait jamais eu en ce monde de sentiment plus profond et plus véritable que l'amitié de Gœthe et de Schiller. Les anciens l'auraient divinisée. J'y retrouve des traits frappants de la noble amitié de Dante pour Guido Cavalcanti. Des nuances délicates, des accents variés à l'infini comme le génie même de nos deux poëtes, donnaient à cette intimité un charme toujours nouveau. Schiller y mêlait plus d'admiration et de respect, Gœthe plus de tendresse et de sollicitude. Selon le tour de son imagination plus riante, il sentait s'épanouir en lui «comme un printemps» cette amitié naissante; et quand elle subit la dure loi des choses mortelles, lorsqu'elle lui fut ravie, il lui sembla, dit-il, en perdant son ami, qu'il se perdait lui-même.

Ainsi encouragé, Gœthe revient avec amour à Faust. Il taille pour lui, dans le marbre de Paros, la figure d'Hélène. Mais bientôt une grave maladie et plus tard la tristesse où le plonge la mort de son Schiller paralysent ses facultés créatrices. Comme l'Allighieri s'est relevé de son abattement dans le commerce de Boëce et de Cicéron, ainsi Gœthe cherchera son refuge dans Spinosa et dans Linné. Mais les épreuves de la mort se succèdent, elles se pressent dans sa vie. Il perd sa mère, sa femme, son royal protecteur, son fils unique. Ce dernier coup, le plus terrible, le plus inattendu, surprend sa raison. Il veut refouler la douleur, il lui commande le silence; il croit lui échapper en s'emportant à tous les excès du travail. Une apoplexie violente l'avertit, le ramène à la modération, et triomphe ainsi, mieux que sa volonté, du désespoir. Rentré en possession de lui-même, Gœthe reprend son Faust si souvent abandonné. Dans l'extrême désir de ne pas laisser inachevée cette œuvre où il sent bien qu'il revivra tout entier, il se recueille profondément; il étreint son sujet avec une vigueur nouvelle. Ses amis s'étonnent; ils admirent, ils ne sauraient comprendre une telle verve dans une vieillesse déjà si avancée. «C'est un dieu qui travaille en toi!» s'écrie Zelter. Enfin, dans sa quatre-vingt-deuxième année, Gœthe met la dernière main au poëme qu'il a commencé à l'âge de vingt-cinq ans. Il en confie le manuscrit à des mains fidèles. Comme les derniers chants du Paradis, les dernières scènes de Faust demeurent ignorées du vivant de leur auteur. La plus pure flamme de ces deux grands génies s'élèvera sur leur tombe.

Mais que sont devenus mes deux petits volumes, Élie? Je ne les vois plus, et je vais en avoir bien besoin, si vous voulez que nous revoyions ensemble, ainsi que nous avons fait la Comédie; le poëme de Gœthe.