DIOTIME.

Relisez le quatrième chant du Paradis, mon cher Marcel, vous y verrez si Dante ignorait le doute! Il le fait naître et pousser comme un surgeon au pied de toute vérité.

Nasce per quello, a guisa di rampollo,
Appie del vero il dubbio: ed è nutura
Ch' al sommo pinge noi di collo in collo.

C'est exactement, comme nous allons le voir, la pensée qui inspire à Gœthe son Méphistophélès. N'avons-nous pas déjà constaté, d'ailleurs, dans la vie du poëte allemand, combien le scepticisme était contraire à la nature religieuse de son esprit? Gœthe considérait avec Spinosa le scepticisme comme une maladie de l'âme, à laquelle il fallait «non dus raisonnements, mais des remèdes.» Sa foi n'était pas moins fervente que celle de Dante.

ÉLIE.

J'ai bien vu que Gœthe avait un grand besoin d'adorer et que sa pensée montait naturellement vers Dieu, mais il ne faudrait pas, ce me semble, donner à cette religiosité vague le nom de foi; car enfin, sans la croyance positive à un Dieu personnel, sans la croyance à l'immortalité de l'âme, il n'y a pas de foi, il ne saurait y avoir de religion véritable.

DIOTIME.

Gœthe croyait très-positivement en Dieu, mon cher Élie, non pas, à la vérité, à ce Dieu jaloux de la Genèse que l'on dirait inspiré de la Némésis antique et qui ne saurait souffrir la puissance et la noblesse de l'homme; il croyait à un Dieu unique, tout-puissant et conscient, je ne dirai pas beaucoup plus mais beaucoup mieux que Dante, car il ne laissait pas subsister à ses côtés, pendant toute l'éternité, cet anti-Dieu, ce Satan horrible qui demeure à jamais souverain de l'empire infernal. Gœthe croyait aussi très-certainement à l'immortalité de l'âme.

ÉLIE.

À l'immortalité, peut-être; mais à la personnalité?