DIOTIME.

Gœthe croyait à une âme qui avait, comme Dieu, conscience d'elle-même. Il croyait à une intelligence pure, à une monade humaine (il empruntait volontiers ce mot à la philosophie de Leibnitz), qui, tombée du sein de l'éternité dans l'existence terrestre, n'y épuisait pas toute sa puissance d'intention, et aspirait à remonter vers la monade suprême, vers Dieu, l'objet de son amour «toujours renaissant et toujours satisfait.» Il pensait, comme Épictète, que l'univers se compose d'une immense hiérarchie d'âmes ou de monades; qu'il y a des âmes de rosiers, de fourmis, d'étoiles. Il admettait que les âmes humaines étaient également hiérarchiques et douées d'une vertu d'immortalité variable. Il supposait (et cette supposition lui a fait écrire, dans une des plus belles scènes du second Faust, le chœur des suivantes d'Hélène) que les âmes ou monades inférieures, quand le corps se dissolvait à la mort, retournaient chacune où l'entraînait sa pente naturelle, à la terre, à l'eau, au feu, à l'air; et que, seules, les âmes purifiées de tout élément terrestre, les monades parfaites, essentielles, entéléchiques, comme il les appelait, celles que la raison pure, l'amour désintéressé, avaient gouvernées, entraient dans des régions supérieures, dans une vie plus éthérée, où, douées d'une faculté de développement indéfinie, elles devenaient, selon son heureuse expression: «de joyeuses coopératrices de Dieu dans l'univers.» Soit ressouvenir, soit imagination. Gœthe se croyait certain d'avoir passé déjà par des états antérieurs et d'emporter avec lui dans la tombe des forces qui ne trouveraient à se satisfaire que par delà, dans une existence nouvelle. Il nourrissait à cet égard une espérance invincible, s'en remettant volontiers à Dieu, comme Herder, du soin de décider ce qui, de son existence terrestre, aurait mérité de survivre. Mais avec son imperturbable justesse, ne confondant jamais les deux ordres de la connaissance, notre poëte avouait que ces objets de son espoir étaient des vérités de sentiment pour lesquelles, quoi qu'en disent les théologiens, il n'est point de démonstration, autrement qu'insuffisante. Sur ces problèmes éternels, avait-il coutume de dire, les philosophes ne nous apprendront jamais rien de plus que ce que nous dit l'instinct.

ÉLIE.

Si je vous ai bien comprise, Gœthe investissait les âmes d'un droit à l'immortalité conditionnel et en quelque sorte facultatif?

DIOTIME.

Il le dit explicitement: «Nous sommes tous immortels, mais nous ne le sommes pas de la même façon;» et ailleurs: «À mesure que nous nous rendons plus raisonnables, nous augmentons nos droits à l'immortalité.» C'était, vous le savez, la doctrine de Spinosa, qui est à Gœthe ce que saint Thomas est à l'Allighieri. C'était, avant Spinosa, l'idée de Pythagore, de Platon, d'Épictète.

MARCEL.

Ce que je vois de plus clair dans tout ce que vous venez de dire, c'est que votre Gœthe est complètement spinosiste, autrement dit athée.

DIOTIME.

Spinosa est un athée, Marcel, absolument comme Socrate est un corrupteur de la jeunesse, Épicure un débauché, Mahomet un imposteur, Machiavel un scélérat, Voltaire un impie, le docteur Strauss un négateur du Christ. Laissons ces qualifications aux histoires édifiantes. Les impies et les athées, ce sont les bonnes gens qui répètent, sans y regarder, de pareilles choses; car, en vérité, ce serait grande confusion pour Dieu que des intelligences telles que Voltaire, Machiavel ou Spinosa n'eussent aucun rapport avec l'éternel foyer de toute lumière. Gœthe était disciple de Spinosa, disciple fervent, il s'en fait gloire; non pas de ce Spinosa qu'un zèle détestable a marqué du signum reprobationis, mais du Spinosa véritable, de notre Spinosa à nous, de celui que j'appelle un saint, tant sa vie a été pure et désintéressée, tant il croyait profondément et passionnément en Dieu.