DIOTIME.

Assurément, Gœthe ne croyait pas à ces miracles puérils par qui Dieu, à un certain jour, suspendrait, pour l'ébahissement des esprits grossiers, les lois que, dans son infaillible conseil, il a données de toute éternité à la nature. Il ne croyait pas à ce merveilleux charnel, insupportable aux intelligences élevées, qui change l'eau en vin dans un repas de noces, dessèche le figuier parce qu'il ne porte point de fruits, et pousse les démons dans le corps des pourceaux; cependant, il ne l'expliquait pas à la façon de l'école voltairienne, par la fourbe et la supercherie. Il considérait les miracles comme une création spontanée de l'imagination du peuple; à ce titre, il les respectait.

MARCEL.

Vous voulez dire que Gœthe avait pour Jésus-Christ les sentiments qu'il pouvait avoir pour Moïse, je suppose, pour Mahomet, pour Bouddha…

DIOTIME.

Gœthe mettait la révélation chrétienne au-dessus de toutes les autres.

MARCEL.

Par quelle raison, s'il ne croyait pas que le révélateur était Dieu?

DIOTIME.

Par la raison, c'est lui-même qui le dit, que le christianisme a apporté aux hommes un sentiment qui n'existait pas auparavant, ou qui, du moins, n'existait que d'une manière voilée: la sanctification de la souffrance (on a trop oublié les stoïciens et, bien avant eux, les héros d'Homère qui disent que les étrangers et les pauvres viennent de Dieu). C'est encore là une de ces grandes pensées qui viennent du cœur et qui abondent, quoi qu'on en ait dit, chez notre poëte. Gœthe était chrétien, sincèrement chrétien, au sens le plus vrai et le plus spiritualiste, par cette grande reconnaissance historique et philosophique des mérites divins du christianisme. Il avait coutume de dire que la religion chrétienne était sublime et n'avait nul besoin des preuves de la théologie. Mais il était entré trop avant dans l'idée d'une éducation perpétuelle du genre humain, il admirait trop la grandeur du panthéisme oriental et la beauté du polythéisme hellénique, pour consentir à voir dans l'orthodoxie chrétienne, qui n'occupe qu'un moment dans le temps et dans l'espace, le salut exclusif et définitif du monde.