ÉLIE.

Mais permettez, c'est là une erreur renouvelée des Grecs et des Romains. Les philosophes païens n'ont-ils pas cru longtemps, même après la tentative avortée de Julien, à un Olympe rajeuni, renouvelé par l'admission de toutes les divinités de l'Orient? Platon, dans sa belle interprétation des mythes du paganisme et des fables populaires, ne s'efforçait-il pas d'en dégager le sens religieux? Les habiles et les sages du polythéisme n'ont-ils pas poursuivi très-longtemps la pensée d'une réforme, d'une épuration, d'une idéalisation des croyances païennes dégénérées? Qu'est-il advenu de tout cela? Quand les dogmes et les mythes périssent, force est bien que les cultes périssent avec eux… Oserai-je vous demander où vous trouvez exprimées ces opinions de Gœthe touchant le christianisme de l'avenir?

DIOTIME.

Partout, dans ses romans, dans ses poésies, dans ses lettres, dans ses entretiens, dans le cycle entier de son œuvre, des premières pages de Werther à la dernière scène de Faust, mais nulle part aussi explicitement, d'une manière aussi didactique, que dans son Wilhelm Meister, particulièrement à la fin des Wanderjahre, dans cette mystérieuse initiation des sanctuaires, des tabernacles d'une religion nouvelle, où Gœthe s'est fait, comme il l'a dit, le prophète de ses propres songes.

ÉLIE.

Mais, en admettant cette religion progressive, à part la tolérance (et la tolérance, c'est au fond l'indifférence), je ne vois pas du tout ce que gagnerait la morale à perdre la sanction des dogmes. Car je suppose que, en rejetant le dogme chrétien, Gœthe rejetait du même coup l'idée de récompense et de châtiment dans une autre vie, cette antique et utile croyance sur laquelle repose, avec la religion, la morale de tous les temps.

DIOTIME.

Les croyances qui inspirent l'Éthique de Spinosa, celles qui ont dicté le Manuel d'Épictète, et les pensées de Marc-Aurèle, ne me laissent, à parler vrai, aucune inquiétude touchant la morale qui en découle, mon cher Élie, bien que cette morale, d'une pureté parfaite, ne cherche d'autre sanction que celle de la conscience intime. Quand les stoïciens déclarent qu'il n'y a de vertu véritable que celle qu'on embrasse avec désintéressement, quand Spinosa écrit que la béatitude n'est pas la récompense de la vertu, mais la vertu elle-même, je me sens pénétrée pour la nature humaine d'un respect profond qui s'ébranle quoique peu, je l'avoue, au spectacle de ces châtiments et de ces béatitudes, de ces enfers et de ces paradis, que les législateurs des religions dogmatiques ont jugés indispensables pour porter les hommes au bien. Je ne vois pas du tout, par exemple, ce que perdrait la douce morale de Jésus à ne plus s'appuyer sur l'idée juive du Dieu jaloux et vengeur, et sur cette abominable loi du talion imposée par la barbarie des temps à la miséricorde éternelle et infinie.

VIVIANE.

Mettriez-vous au-dessus de la morale chrétienne la morale païenne?