DIOTIME.
Gœthe qui, malgré sa puissante personnalité, ne croyait à rien de grand que par l'association des cœurs et des volontés, aimait les Églises. Il haïssait, au moins autant que Dante, l'esprit d'inquisition et de domination qu'engendre dans les sacerdoces la prétention à la possession de la vérité absolue; il croyait que vouloir l'immobilité d'une religion, c'est vouloir sa mort; mais il voyait dans la communauté des fidèles un moyen d'édification et de sanctification incomparable.
MARCEL.
Les fidèles à qui et à quoi?
DIOTIME.
Les fidèles à un Dieu grand et bon; les fidèles à une humanité souffrante et méritante; les enfants d'un même père s'aimant les uns les autres, et persévérant ensemble, non dans la minutieuse observance de préceptes et de rites puérils ou ostentatoires, mais dans le culte désintéressé de l'idéal, dans la virile pratique de la justice et de la charité. Et nulle part Gœthe ne voyait une telle assemblée de fidèles plus près de se réaliser que parmi les vrais chrétiens.
ÉLIE.
Réalisée, ce me semble, et non pas près de se réaliser.
DIOTIME.
Gœthe, tout en faisant sa part, sa grande part à l'Église chrétienne dans l'éducation du genre humain, la trouvait encore trop étroite et trop incomplète. Pour devenir véritablement universelle et conquérir un légitime empire sur les âmes dans le monde tout entier, elle avait, selon lui, quelque chose de très-considérable à accomplir. Il lui restait, en laissant tomber de sa doctrine tout ce qui offense la raison, à se réconcilier pleinement avec la science et avec la philosophie. Il fallait que, au lieu d'exclure, comme elle l'a fait jusqu'ici, les religions antérieures, les schismes et les hérésies, elle leur ouvrit son sein. Il fallait que, à côté des révélateurs et des saints qui lui sont propres, elle fit place, dans un panthéon élargi, aux prophètes, aux saints, aux martyrs de l'humanité, dans tous les temps et chez tous les peuples. Il fallait enfin que, cessant de s'acharner à la possession exclusive et en quelque sorte matérielle d'un Christ dogmatique et surhumain, elle réalisât le type du Christ idéal, type humain d'une perfection toujours croissante, et que, dans une conciliation suprême, conforme au génie de Jésus, mais écartée par l'âpreté violente de ses successeurs, elle osât proclamer à la face du monde, avec la sanctification de la souffrance, la sanctification de la joie.