DIOTIME.
J'en doute; comme aussi du plaisir qui s'accroît dans les âmes bienheureuses quand elles peuvent satisfaire aux questions de Dante,
Per allegrezza nuova che s'accrebbe,
Quand' io parlai, all' allegrezze sue.
C'est le sentiment que nous verrons exprimé aussi dans le ciel de Faust quand le Père Séraphique et les jeunes anges s'exaltent dans la joie de voir arriver l'âme pardonnée du pécheur. En plusieurs rencontres déjà nous avons vu que nos poëtes, tout en traitant un sujet tiré de la légende chrétienne, en usaient librement avec l'orthodoxie, et qu'ils avaient, l'un et l'autre, de ces belles inconséquences sans lesquelles la plupart des dogmes seraient inacceptables. La compassion de Béatrice descendue en enfer pour secourir Dante, la joie qu'éprouve son royal ami, Charles Martel, à le revoir au ciel de Vénus, c'est la protestation éternelle du cœur humain qui repousse l'indifférence dogmatique des béatitudes du paradis, aussi bien que la justice implacable des châtiments de l'enfer.—Mais je reprends. Dante ne conçoit son propre salut, comme le salut de l'humanité, que par la médiation de cet amour miséricordieux, désintéressé, de cette grâce par excellence et véritablement divine qui réside au sein de la femme. C'est le rayon des yeux de Béatrice qui l'attire à sa suite dans la droite voie, tant qu'elle demeure ici-bas; c'est après qu'il l'a perdue qu'il se perd lui-même. C'est elle qui l'avertit, par des songes et des révélations, des dangers qui le menacent; c'est dans l'espoir de la retrouver, sur l'assurance que lui en donne Virgile, qu'il prend courage et s'avance au travers des flammes d'enfer. C'est par «l'occulte vertu qui d'elle émane,» qu'il peut gravir la montagne purificatrice. Parvenu au seuil de la béatitude, Dante reconnaît humblement «la grâce et la vertu, la puissance et la bonté, la magnificence de la femme aimée, qui l'a conduit de la servitude à la liberté, des choses mortelles aux choses divines, de la perdition au salut.»
Dal tuo podere e dalla tua bontate
Riconosco la grazia e la virtute.
Tu m'hai di servo tratto a libertate
Per tutte quelle vie, per tutt' i modi
Che di eio fare avean la potestate.
C'est le même idéal de la grâce féminine qui inspire à Gœthe, au quatrième acte de Faust, les vers admirables où il décrit l'apparition céleste de Marguerite, ce mystérieux regard, cette forme pure qui s'élève dans l'éther et qui attire à elle «le meilleur de son âme.»
Wie Seelenschönheit steigert sich die holde Form.
Lös't sich nicht auf, erhebt sich in den Aether hin,
Und zieht das Beste meines Innern mit sich fort.
Et cette conception platonicienne de la beauté, de l'amour, Gœthe la met à la fin de son poëme dans la bouche de la Reine du ciel:
Komm! hebe dich zu höhern Sphären!
Wenn er dich ahnet, folgl er nach.
«Viens, élève-toi vers des sphères supérieures; s'il te pressent, il te suivra,» dit la Mater Gloriosa à Marguerite déjà transfigurée.