Vous venez de dire que Faust descend chez les Mères; voilà pour moi l'obscurité des obscurités, l'abstraction des abstractions, auprès desquelles les allégories de Dante ne sont que jeux d'enfants.
DIOTIME.
C'est en effet la conception la plus obscure de tout le poëme; et, bien qu'elle soit essentiellement germanique, on n'est pas encore parvenu à s'entendre, même en Allemagne, sur ces Mères mystérieuses; comment donc nos cerveaux français s'accommoderaient-ils de ces ténébreux fantômes? Essayons cependant de pénétrer dans la pensée du poëte. Voyons d'abord pourquoi et comment Faust va trouver les Mères.
Après des scènes très-gaies à la cour de l'empereur, après que Méphistophélès a tiré de la ruine, par la richesse trompeuse des assignats, le monarque et ses courtisans, après une brillante mascarade, on souhaite, pour couronner les divertissements, quelque chose de tout à fait extraordinaire. L'empereur, selon qu'il est dit dans la légende, demande à voir la plus belle femme du monde, l'Hélène antique. Faust promet de la faire apparaître. Il exige de Méphistophélès les moyens du réaliser sa promesse. Le démon se récrie. Le diable de la Bible n'a nul pouvoir sur l'enfer du paganisme; d'ailleurs l'entreprise est téméraire, inouïe, pleine de périls. Faust insiste; il ignore la peur. Il a donné sa parole; il faut qu'il la tienne.
—Tu oserais descendre chez les Mères? dit Méphisto.
Faust, en frissonnant d'horreur à ce mot inconnu, mais sans hésiter:
—Par quel chemin?
—Aucun chemin.
Les Mères habitent le vide, le silence impénétrable. Autour d'elles, point de lieu, point de temps; elles trônent par delà, inaccessibles à la prière, à la pensée même. Environnées de ce qui n'est plus, de ce qui n'est pas encore, elles président à la métamorphose infinie des types, des idées divines.