Les Mères seraient alors quelque chose comme les Idées de Platon?
Gœthe ne s'explique-t-il nulle part à ce sujet?
DIOTIME.
Gœthe dit à Eckermann que la première pensée de ses Mères lui a été suggérée par la lecture d'un passage de Plutarque, qui parle d'une ville très-ancienne de la Sicile (Engyum, si j'ai bonne mémoire) et d'un temple bâti par les Crétois, où l'on adorait, sous le nom de Mères, les divinités conservatrices qui protègent la fécondité. Un autre ouvrage de Plutarque, dont notre poëte ne fait pas mention, mais qu'il n'ignorait certes pas, la Chute des Oracles, décrit le centre, le foyer de l'univers, le Champ de la Vérité éternelle, où résident les causes, les types, les formes primordiales de tout ce qui a existé et de tout ce qui existera. Dans Plutarque, les mondes (il en compte cent quatre-vingt-trois) s'ordonnent selon la figure du triangle, et c'est l'espace situé entre les trois angles qu'occupe ce champ mystérieux de la vérité. Rien ne ressemble davantage au séjour que Gœthe assigne à ses Mères, et aux fonctions qu'il leur attribue. D'après le peu qu'on entrevoit dans les mythologies scandinave, celtique ou germanique du rôle de ces divinités, filles de la nuit obscure, elles auraient partout figuré la fécondation, la reproduction, la multiplication de l'être; mais Gœthe ne s'étend point sur ce sujet, et se contente de dire que, hormis le nom, il a tout inventé dans ses Mères.
MARCEL.
Je me souviens d'avoir lu dans un commentateur, Henri Blaze, je crois, que les Mères figurent les principes des métaux, ces matrices de Paracelse, Matrices rerum omnium, où se combinent les éléments, où s'élabore la semence de vie. Il me semble que cette explication ne manque pas de vraisemblance, puisque nous sommes, avec la légende de Faust, en pleine alchimie.
DIOTIME.
Plusieurs commentateurs pensent comme vous, Marcel, et ils se fondent sur la poursuite des secrets de l'alchimie où, pendant assez longtemps, s'obstina notre poëte. La clef magique que le démon donne à Faust pour lui ouvrir l'accès des profondeurs ténébreuses, appartient à cet ordre d'idées et semblerait vous donner raison. Pour ma part, je considère les Mères de Gœthe, qui assignent à l'identité de la substance infinie son existence, sa forme, sa beauté, finies et phénoménales, comme beaucoup plus semblables à la Nature naturante et naturée de Spinosa qu'aux Matrices de Paracelse, comme beaucoup plus apparentées avec le Devenir de Hegel qu'avec les types de Platon. Et s'il me fallait absolument expliquer une obscurité par une autre obscurité, un nom par un nom, je les appellerais les Parques du panthéisme.
MARCEL.
Mon ami, le hegélien Moritz a pris la peine de m'expliquer, huit jours durant qu'il pleuvait à Ostende, comme quoi le trépied des Mères, ce sont les trois catégories du maître: thèse, antithèse, synthèse! Vous imaginez si j'avais appétit de cette métaphysique à triple dose!