Je lisais ce matin même, dans la traduction de M. Littré, un passage d'Hippocrate: Rien ne naît, rien ne meurt, qui ferait, selon moi, comprendre les Mères beaucoup mieux que tous les commentaires modernes. Vous le rappelez-vous, Élie?

ÉLIE.

Pas précisément.

DIOTIME.

Hippocrate y déclare que rien dans l'univers ne s'anéantit, que rien ne naît non plus, qui ne fût auparavant; mais que, se mêlant et se séparant, les choses changent, et que c'est là proprement, aux yeux du vulgaire, naître et mourir.—Que vous en semble? Mêler et séparer, faire naître et mourir, n'est-ce pas exactement l'office des Mères?… Du reste, sans aller chercher si loin une explication que nous avons tout proche, les Mères, qui unissent l'idéal à la réalité, l'infini au fini dans une fécondité généreuse, n'auraient-elles pas, dans la pensée de Gœthe, exactement le même sens que l'Eternel féminin par qui Faust, à la fin du poëme, s'élève de la vie terrestre au ciel?

MARCEL.

Je n'y ai, quant à moi, aucune objection.—Mais que nous voilà loin de la cour de l'empereur! Ces divertissements, ces belles mascarades qui l'égayent, ne nous en direz-vous pas un petit mot?

DIOTIME.

Elles en valent, bien la peine. Gœthe a prodigué, dans la description qu'il en donne, l'imagination, la grâce, la verve humoristique. Il y réalise, sans doute, l'idéal qu'il s'était fait des fêtes publiques, au temps où on le chargeait du soin de divertir la cour de Weimar. Il compose sa merveilleuse mascarade de ses plus riants souvenirs, d'allusions piquantes et charmantes aux circonstances et aux personnages contemporains. Le système de Law, le romantisme, le carnaval romain, les bouquetières de Florence; le chœur des bûcherons qui chante, en vrai démocrate, l'utilité de son rude labeur, sans lequel, pour les riches, point d'élégances, et qui tance vertement Pulcinello le désœuvré, l'oisif opulent, dédaigneux du peuple; le parasite, le gourmand, l'envieux, l'ivrogne, le poëte vaniteux et servile, la femme bavarde, raillés à la façon de l'Allighieri; le char de Phœbus, le triomphe, de Pan, préparent avec beaucoup d'art, tout en distrayant les yeux, les conclusions philosophiques du poëme.—Mais il faudrait lire ou plutôt il faudrait voir ce spectacle fantastique dont mon pâle résumé ne saurait vous donner la moindre idée. Faust reparaît. Il a accompli le voyage mystérieux; il rapporte le trépied symbolique. L'encens fume; du sein des vapeurs embaumées, aux sons d'une suave harmonie, se dégage peu à peu la figure d'Hélène. La voici, calme et grave dans sa candeur épique, la fille de Jupiter, la sœur des Dioscures. La voici, telle qu'elle apparut au berger phrygien, quand, vêtue de la pourpre dorée au soleil, entourée de ses jeunes compagnes, elle cueillait, de sa main d'une blancheur de cygne, pour les autels de Vénus, les roses nouvelles. Telle on l'admirait à la fois, illusion, enchantement magique, sur les bords du Scamandre où retentit le choc des armes, pour elle ensanglantées, et sur les bords paisibles du Nil où la protège, dans Memphis, l'hospitalité des rois. Telle elle posait son pied délicat sur la galère sidonienne qui la ramène, triomphante, à son peuple et à son époux, «par la volonté des dieux.» Telle encore la peignait Polygnote dans les parvis sacrés du temple de Delphes.

On voit que, en créant son Hélène, le génie de Gœthe s'anime d'une émulation généreuse. Homère, Hérodote, Euripide, Phidias, Polygnote, sont présents à la pensée du poëte germanique. Pour mieux douer cette fille chérie de la Muse, il s'inspire de ce que les innombrables légendes antiques et modernes ont inventé de plus gracieux.