VIVIENE
Mais Hélène, ce me semble, n'est pas trop bien traitée des poètes. Elle est infidèle, perfide, elle est un objet de haine, de mépris…
DIOTIME
Assurément. Mais l'admiration pour sa beauté l'emporte à la fin sur le ressentiment de ses fautes; on pardonne, on oublie le mal qu'elle a causé. L'imagination populaire, aussi bien dans l'antiquité que dans le moyen âge, ne saurait consentir au châtiment d'une personne aussi belle. Tantôt, pour la mieux innocenter, on la fait naître de Némésis et jouet de l'implacable Destin; tantôt on la suppose calomniée, on inflige à son calomniateur la cécité, on le contraint à chanter la Palinodie. On soumet à ses charmes, encore enfantins, le plus noble entre les héros, Thésée, semblable à Hercule. Plus tard, sans se troubler d'aucune contradiction, la légende la donne en mariage au plus vaillant des Grecs; Hélène met au monde, dans l'île de Leuké, le bel Euphorion, l'enfant ailé d'Achille. Puis on réconcilie l'épouse infidèle avec l'époux outragé. Admise, après la mort, au rang des déesses, Hélène, dans l'Olympe, paraît aussi bonne que belle. Elle obtient du partager avec Ménélas les honneurs divins; elle fait donner à ses frères, les Dioscures, une place glorieuse parmi les astres. Dans des temps postérieurs, on lui passe au doigt l'anneau magique. De ses dernières larmes enfin naît la fleur Hélénion, qui, attachée sur le sein des femmes, y répand, avec ses parfums, la beauté.
Au moment où Gœthe fait apparaître Hélène sur le seuil du temple antique, Faust entre en extase. Troublé, éperdu, hors de lui à l'aspect d'une beauté si parfaite, il oublie que ce n'est là qu'un fantôme qu'il a lui-même évoqué; il s'élance, il va l'étreindre; une explosion terrible le repousse. Il tombe inanimé. Le fantôme s'évanouit dans les ténèbres. Un tumulte épouvantable clôt cette scène d'incantation et le premier acte de la tragédie.
MARCEL.
Quel symbolisme à outrance! Vous aviez raison de dite, Élie, que les allégories de Dante ne sont rien auprès.
DIOTIME.
Le symbolisme d'Hélène ne me paraît pas plus obscur que celui de Béatrice, de Lucie, de Mathilde, en qui Dante a voulu figurer toutes les nuances de la grâce divine. Il faut bien en prendre votre parti, Marcel, ni Dante ni Gœthe, les plus vrais des poëtes, n'ont songé un seul instant à toucher au moyen des procédés de l'art réaliste.