Il y a bien quelque chose de ce sentiment dans notre Chateaubriand lorsqu'il compare le passé et le présent à deux statues incomplètes, dont l'une a été retirée toute mutilée du débris des âges, et dont l'autre n'a pas encore reçu sa perfection de l'avenir.
DIOTIME.
Assurément.—En donnant à son Euphorion quelques traits de lord Byron, Gœthe voulait aussi laisser à la postérité le témoignage de son admiration vive pour celui qu'il proclamait «un poëte grandiose, tout à fait inimitable en ses prodigieuses audaces.»
Un détail plein de grâce des noces de Faust et d'Hélène qui remplissent ce troisième acte, c'est le dialogue du couple amoureux, où chacun, en alternant, achève le vers commencé par l'autre et lui donne la rime. Gœthe s'est rappelé là une légende persane qu'il avait racontée dans son West-östlicker-Divan, et selon laquelle deux amants, Behramgur et Dilaram, dans un transport de joie, inventent la rime pour «dire d'amour,» aurait dit le Florentin. Si j'en croyais mon goût, nous nous arrêterions longtemps à cette idylle épique des noces de Faust et d'Hélène dans une délicieuse Arcadie où notre poëte a répandu les fleurs les plus suaves de son génie. Mais l'heure avance, il faut me hâter.
Au quatrième acte, Hélène et Euphorion ont disparu. Ils sont rentrés ensemble dans le royaume des ombres, dans le Hadès auquel ils appartiennent. Le bonheur et la beauté ne sauraient rester longtemps unis sur la terre. Une fois encore, Faust reste seul, inassouvi après la possession de la beauté comme il l'était après la possession de la science. Pas plus que l'enfant de Marguerite, l'enfant d'Hélène ne doit vivre à ses côtés. Pour les révélateurs, pour les prophètes, pour un Faust comme pour un Dante, il n'est point de famille, point de postérité particulière; leur famille, c'est le genre humain; leur postérité, c'est l'esprit des siècles.
Le caractère sacerdotal de Faust, son humanité profonde, ont besoin, pour se manifester entièrement, d'une épreuve, d'une initiation nouvelle. De la vie de contemplation et de spéculation, de la vie amoureuse et poétique, il faut que Faust s'élève à la vie d'action, à la vie bienfaisante et héroïque.
Im anfang war die That.
Au commencement était l'action.
C'est ainsi qu'il comprenait, qu'il traduisait, au début de la tragédie, le sens véritable de l'Évangile de saint Jean. Son désir, lorsqu'il voulait hâter par le suicide la fin de sa carrière terrestre, c'était d'entrer plus vite dans une existence supérieure, où il pourrait témoigner, par de nobles actes, que la dignité de l'homme ne le cède pas à la grandeur des dieux.
Hier ist es Zeit durch Thaten zu beweisen
Dass Manneswürde nicht der Gœlterhœhe weicht.
Faust n'ignore donc pas que la vocation de l'homme, que son devoir, c'est d'agir. Il sait, comme le noble empereur à qui parlait Minerve, «qu'il n'y a pas dans le ciel un être aussi grand que l'homme qui agit et qui lutte sur la terre.» Mais il sait aussi, il en a fait l'expérience, que l'homme seul ne peut que rêver le bien; pour le réaliser, pour effectuer de grandes choses, il est nécessaire que l'homme s'unisse à l'homme; il faut que, ensemble associés, ils concertent, ils combinent toutes les forces de leur intelligence et de leur volonté pour lutter contre le destin.