Gesellig nur læsst sich Gefahr erproben
Wenn einer wirkt, die andern loben.
C'est la parole de Chiron à Faust en lui vantant l'expédition des Argonautes. C'est le sentiment de l'excellence de l'association qui pénètre de part en part le roman de Wilhelm-Meister, et qui dominait toute la conception morale que Gœthe s'était formée du devoir de l'homme ici-bas.
Quand, après la disparition d'Hélène, Faust se retrouve seul, au désert, méditant sur lui-même et sur son passé; quand Méphistophélès vient encore une fois le tenter en lui offrant toutes les richesses, toutes les voluptés d'un Sardanapale, avec la gloire que donnent les poëtes, Faust lui répond: La gloire n'est rien; l'action est tout.
Die That ist alles, nichts der Ruhm.
Il sent en lui les deux grandes forces de l'âme, selon Spinosa: l'intrépidité et la générosité. Il brûle de l'ambition d'une noble entreprise. Il demande au démon la possession de vastes territoires, non pour en jouir, «la jouissance, dit-il, rend médiocre,» mais pour y exercer au profit des hommes un pouvoir créateur.
Le territoire que Faust décrit à Méphistophélès est en proie à la fureur des flots. Ce sont des rivages infertiles, des sables mouvants toujours menacés, d'insalubres marécages. Comme les demi-dieux de la fable, comme les saints héroïques du christianisme primitif, Faust voudrait exercer ces puissantes vertus civilisatrices qui domptent la force aveugle des éléments. Il voudrait repousser, contenir les vagues, dissiper les vapeurs empestées de l'atmosphère, coloniser, établir «sur un sol libre un peuple libre,» pour y vivre avec lui, non dans la sécurité (même à la fin de sa carrière, Faust ne voit jamais le bonheur sous l'image du repos), mais dans une activité héroïque. Faust a abjuré la magie; il ne poursuit plus qu'un but humain par des moyens humains.
MARCEL.
Dieu me pardonne! voilà ce fantastique Faust qui tourne au positif, à l'utile; le voilà qui se fait Hollandais!
DIOTIME.
Je croirais plutôt que notre poëte avait en pensée Venise. On voit dans son voyage d'Italie quelle vive impression avait faite sur son esprit cette cité enchantée, sortie du sein des eaux, si longtemps reine des mers par la hardiesse de ses navigateurs, par l'étendue de son commerce et par la profonde habileté de sa politique. Ce qu'il aimait, ce qu'il admirait surtout dans la républicaine Venise, c'est qu'elle était un monument glorieux de la volonté puissante, «non d'un monarque, mais de tout un peuple.» Il l'honorait, cette république déchue, parce que, disait-il, elle n'avait succombé que sous l'effort des siècles. Il la trouvait majestueuse encore sous son voile de vapeurs, dans le deuil de ses grandeurs évanouies. Il s'attendrissait, il pleurait au chant du gondolier…