ÉLIE.

Ce moment où Faust, en perdant la vue des sens, sent se fortifier en lui le regard de l'âme, m'a singulièrement ému quand j'ai lu pour la première fois la tragédie de Gœthe. Ne trouvez-vous pas qu'il rappelle le passage des Confessions où saint Augustin, méditant sur les plaisirs de la vue, s'écrie tout d'un coup, dans un élan lyrique admirable: «O lumière que voyait Tobie, lorsqu'étant aveugle des yeux du corps, il enseignait à son fils le véritable chemin de la vie! O lumière que voyait Jacob…»

DIOTIME.

Vous avez raison. Le sentiment qui inspire nos deux auteurs, nos deux poëtes, car saint Augustin est un grand poëte, est le même. Faust aveugle exhorte les travailleurs; il promet des récompenses; il est plus heureux qu'il ne l'a jamais été, dans le pressentiment de ce qui s'accomplira un jour après lui; il tressaille à l'image de ce paradis terrestre qu'il aura tiré du chaos. C'est le beau sentiment moderne du progrès, c'est l'expression d'un amour désintéressé des générations à venir, qui fait dès ici-bas, au juste, une béatitude que l'homme de l'antiquité n'a pas connue et que l'Église chrétienne n'a fait qu'entrevoir. Faust n'a jamais joui d'aucune réalité présente. Il est incapable d'une satisfaction limitée à sa personne. Il conçoit pour l'humanité un avenir idéal; il s'efforce d'en hâter la venue; il la sent proche; c'est là toute sa félicité et c'est aussi la fin de son épreuve. Au moment où il se déclare satisfait, au moment où il a conscience que pour avoir seulement conçu, souhaité, cherché le bien, fût-ce même en de fausses voies, préparé un état meilleur pour des hommes qui naîtront plus libres et plus heureux qu'il ne l'a été lui-même, le droit à l'immortalité lui est acquis, le but de sa destinée en ce monde est atteint. Faust a parcouru toutes les phases de l'activité humaine. Il a touché les deux pôles de l'existence terrestre.

«Tout est consommé.» Alles ist vollbracht. Faust tombe dans un évanouissement profond dont il ne se relèvera plus. Il expire. La lutte entre le bien et le mal cesse avec les battements de son cœur.

La partie qui se jouait entre Dieu et le diable est terminée. Qui demeure victorieux? À qui va-t-elle appartenir, cette âme superbe qui a voulu connaître et aimer tout ce qu'il est possible à l'homme de connaître et d'aimer ici-bas? C'est le sujet d'un combat entre les démons et les anges.

Ce combat sur les bords de la fosse, autour du corps étendu de Faust, est assurément l'invention la plus surprenante de tout le poëme et aussi la plus personnelle à Gœthe. Notre poëte se surpasse lui-même dans le monologue inouï où Méphistophélès, en vertu de son titre juridique, guette, à la sortie du corps, cette grande âme de Faust dont il se croit désormais le possesseur légitime. Par la bouche du démon, Gœthe décrit, avec une clarté d'expression que la prose la plus parfaite atteint rarement, avec une précision scientifique extraordinaire, et comme il a fait du beau phénomène de la métamorphose des plantes, le phénomène répulsif à nos organes de la dissolution du corps humain. S'inspirant des plus récentes découvertes de la physiologie, de la chimie organique (des recherches de Sœmmerring sur le siége de l'âme, je suppose, et des observations de Hensing qui attribuait au phosphore une part principale dans la production de la pensée), Gœthe raille les représentations grossières que l'ignorance du moyen âge se faisait de la manière dont l'âme quittait le corps. C'était chose très-simple, dit Méphistophélès; elle n'avait qu'une issue pour s'échapper; elle sortait par la bouche avec le dernier soupir. Papillon, oiseau, figure ailée, je la guettais comme le chat guette la souris et je l'emportais dans mes griffes. Aujourd'hui c'est bien différent; l'âme hésite à quitter sa morne demeure; on ne sait plus ni quand, ni comment, ni par où elle s'en va. On ne sait plus même si elle s'en va.

À ces considérations de l'ordre physique, Méphistophélès ajoute des réflexions morales d'un sens profond. Autrefois, dit-il, l'âme pouvait difficilement échapper aux flammes; mais à cette heure que de moyens pour elle de tromper le diable! Et, dans ses perplexités, Méphistophélès appelle à son aide toute l'engeance des diables inférieurs qui obéissent à son commandement. On voit apparaître, dans le fond de la scène, la gueule d'enfer.

MARCEL.

La gueule d'enfer!