Dans le combat selon Gœthe, les anges dispersent les démons en répandant sur eux des roses célestes; la grâce écarte avec douceur la malfaisance. Ils remontent vers le ciel, emportant l'âme de Faust. Les démons rentrent dans la gueule d'enfer. Méphistophélès abandonné ne prend pas la chose au tragique. Il se raille lui-même; il se traite de maître sot. Quoi! des jouvenceaux, des innocents, des simples, lui ont joué un si bon tour, à lui le vieux renard rusé et madré! Mais aussi qu'avait-il affaire de s'embarquer dans une telle aventure! il n'a que ce qu'il mérite, après tout! Le poëte n'en dit pas plus pour congédier Méphistophélès. La punition est légère, comme vous voyez. L'enfer et le diable disparaissent de la tragédie de Gœthe, comme ils ont disparu de l'imagination et de la conscience modernes.

MARCEL.

À la bonne heure, et voici qui me réconcilierait presque avec ce terrible second Faust! Il me plaît que votre Méphistophélès se dégermanise ainsi, et qu'il s'en retourne de belle humeur en enfer, comme le ferait un diable de Voltaire.

DIOTIME.

O buono Apollo! O bon Apollon! s'écrie l'Allighieri au début de sa troisième Cantique; et il demande au dieu des poëtes de l'assister en ce dernier labeur, all' ultimo lavoro, afin que, en ses chants, il se rende digne du laurier divin. Gœthe, lorsqu'il eut mis la dernière main à l'épilogue de sa tragédie, à ce paradis où il chante, lui aussi, sur un mode sacré, le triomphe de l'amour divin, rendait grâces au ciel. Il avait touché le but, il considérait sa carrière comme remplie. «Peu importe, disait-il, que désormais mes heures soient longues ou brèves; peu importe que je les occupe d'une ou d'autre façon; ma tâche est achevée.» Nos deux poëtes avaient tous deux conscience, et bien justement, d'une œuvre suprême accomplie «par la volonté des dieux.»

MARCEL.

Pardon si j'interromps toujours et fort mal à propos; mais d'où vient que Dante qualifie ses personnages les plus graves de l'épithète vulgaire de bon? Le bon Apollon, le bon Virgile, le bon Auguste?

DIOTIME.

Il emploie le mot bon au sens italien où il est l'équivalent de puissant, de vaillant.

Le paradis de Gœthe, très-différent par son étendue et par son aspect de celui de Dante, est cependant tout à fait semblable, non-seulement parce qu'il appartient également à la symbolique catholique, mais surtout par sa conception idéale et par le caractère musical, symphonique, comme on l'a dit, de la représentation des joies célestes. Dans les régions mystiques où nous transporte l'épilogue de Faust, nous entendons les chants de l'extase. La sainteté, la pureté, la beauté, la joie ineffable, y rendent de plus parfaites harmonies à mesure qu'on s'élève dans la lumière. C'est un véritable crescendo d'amour, comme Balbo l'a dit de la seconde Cantique. Au-dessus des saints anachorètes, au-dessus des intelligences séraphiques, qui rappellent la hiérarchie des saints contemplatifs du ciel de Saturne dans la Comédie, l'idéal de tout amour, la Vierge mère, plane sur les nuages éthérés. À ses pieds les douces pécheresses de l'Évangile et de la légende, Magna Peccatrix, Mulier Samaritana, Maria Egyptiaca, l'implorent pour celle qui fut coupable seulement d'avoir trop aimé. La Mater Gloriosa sourit à Marguerite qui s'avance. Pas plus que Béatrice, et c'est encore là un trait de génie commun à nos deux poëtes, Marguerite ne saurait jouir de la béatitude si elle ne la partageait avec celui qu'elle a aimé. Dans un autre langage que la noble Florentine, mais dans un sentiment tout semblable, elle demande que le soin de guider l'âme de son amant lui soit confié. Sa prière est exaucée. Elle s'élève, en attirant à sa suite l'âme de Faust, vers les régions suprêmes, où l'on aime, où l'on connaît davantage la sagesse éternelle.