—C'est bien simple. Vous savez que je ne m'appartiens pas. Ceux qui me commandent m'envoient à Paris; m'y voici d'un trait. La personne à qui l'on m'adresse n'y est point encore; on ne l'attend que dans vingt-quatre heures. Ces vingt-quatre heures sont miennes. J'arrive à Portrieux; vous en êtes partie le matin. La barque du pilote va prendre la mer; je demande à Floury de se louer à moi pour la soirée; il y consent. Nous mettons le cap sur Plouha. En voyant cette belle mer tranquille refléter, comme un miroir d'acier, le doux visage de Phœbé qui lui sourit, je m'enchante. Je me persuade que vous vous laisserez charmer comme moi par la magie des cieux et des eaux et que nous reviendrons ensemble, guidés par mon étoile… Le voyez-vous là-haut, mon beau Sirius, justement sur la pointe du cap Fréhel!… Il faut que vous donniez raison à ma joie, Diotime, vous qui êtes aussi l'astre propice; il faut que, par cette nuit lumineuse comme les nuits de ma patrie, tous trois nous naviguions en plein espoir et en plein contentement sur votre océan breton!

À cette proposition inattendue, Viviane consentait d'un joyeux silence; mais Diotime avait des objections. Le vent était contraire…

ÉVODOS.

Le voici qui tombe. Et d'ailleurs, en venant, Floury qui se connaît à vos nuages y a vu qu'entre huit et neuf heures la brise soufflerait nord-ouest. En moins d'une heure et demie, il en donne sa parole, nous serons rentrés au port.

DIOTIME.

Mais la pointe de Saint-Quai?… les courants?

ÉVODOS.

Fiez-vous à moi. Nous autres Hellènes, ne sommes-nous pas toujours les compagnons d'Ulysse? Fiez-vous surtout à Floury. Lui et ses hommes, ils rameront, s'il le faut, vigoureusement.

Comme on en était là, Élie et Marcel venaient avertir que tout était prêt. Ce fut à leur tour de s'étonner. Les premières effusions passées, la compagnie convint de se partager: Élie et Marcel retourneraient par terre à Portrieux; le bateau du pilote y ramènerait Viviane et Diotime, à la garde d'Évodos.

L'entretien, comme on peut croire, ne languit pas, au doux rhythme de la barque, pendant la traversée. Toute une année d'absence où tant de choses avaient agité, inquiété, passionné les esprits! Que de souvenirs, que d'espérances, que de projets à échanger entre deux jeunes cœurs épris d'un même amour et confiants tous deux dans une grande et maternelle amitié!