DIOTIME.

C'était une ancienne coutume. À la fête de saint Jean-Baptiste, avocat, protecteur, maître de la République, ce sont les titres que lui donnait encore, deux siècles après, le secrétaire de la République florentine, Machiavel, on graciait d'ordinaire quelques malfaiteurs; on les offrait au saint patron de la ville, devant lequel ils devaient paraître pieds nus, un cierge à la main, dans l'attitude du repentir, et faire amende honorable.

Cette année-là, on eut la pensée d'étendre la grâce à des condamnés politiques, et Dante fut de ceux que l'on désigna pour rentrer dans Florence. Avant de savoir à quel prix, il s'exalta dans la joie. Mais aussitôt que, selon l'usage, un religieux lui eut notifié les conditions de l'amnistie, il entra en grande colère. À ses amis, à ses proches, qui lui conseillaient vivement de subir les conditions imposées, il répond par des accents indignés: «C'est donc là, s'écrie-t-il, la révocation glorieuse par laquelle Dante Allighieri est rappelé dans sa patrie après trois lustres d'exil! C'est là ce qu'a mérité un citoyen dont l'innocence est manifeste! Loin de moi, loin de celui qui s'est élevé au culte de la philosophie, une telle bassesse! S'il n'est pas d'autre chemin pour rentrer dans Florence, je n'y rentrerai jamais. Eh quoi! ne pourrai-je donc, où que je sois, contempler la splendeur du soleil et des étoiles! Ne pourrai-je spéculer sur la très-douce vérité, dolcissima verità, n'importe sous quel ciel, plutôt que de reparaître devant le peuple florentin, dénué de gloire, nudato di gloria, que dis-je? couvert d'ignominie!» Et il rejette, comme une dernière insulte à son malheur, la grâce qu'on lui apporte.

À peu de temps de là, une grande nouvelle, un événement inattendu, rallument dans son cœur, comme une flamme subite, l'espoir de rentrer triomphant dans sa patrie. Henri de Luxembourg est élu roi des Romains; il va passer les Alpes. L'accord des deux puissances impériale et papale promet aux Italiens une ère de paix. La renommée dit merveille de l'empereur d'Allemagne. Guelfes et Gibelins, lassés de combats, attendent sa venue comme celle d'un Messie. L'Italie, toujours trompée, mais toujours facile à tromper, et qui attend toujours du dehors un sauveur, se précipite au-devant de Henri avec des frémissements de joie. Plus que personne, Dante avait droit de se réjouir. Ce qu'annonçait la venue de Henri VII, c'était l'accomplissement de son idéal politique. Dans son traité de Monarchia, une de ses dernières œuvres, il venait d'exposer avec une précision parfaite sa doctrine sur le meilleur gouvernement des choses humaines.

ÉLIE.

Vous dites qu'il a exposé ses doctrines avec précision: d'où vient donc qu'il a passé tantôt pour guelfe, tantôt pour gibelin?

DIOTIME.

La doctrine de Dante n'était, à bien parler, ni guelfe ni gibeline dans le sens étroit du mot, tel que l'avait fait l'esprit de faction; et c'est pourquoi elle a servi de texte à des assertions opposées. Elle était catholique et particulièrement latine. Dante, en homme qui avait subi les maux auxquels sont exposés, plus que d'autres, les communes, les républiques, les gouvernements populaires, considérait que l'unité et la stabilité des pouvoirs étaient la condition essentielle de l'État.

Un seul empire là-haut, un monarque de l'univers qui réside dans le ciel; un seul empire d'institution divine ici-bas, le saint Empire romain, gouverné par l'empereur, qui représente Dieu dans les choses temporelles, et par le saint pontife, qui représente Dieu dans les choses spirituelles, l'un inattaquable dans sa souveraineté politique, l'autre inviolable dans son Église, tous deux entièrement distincts dans leurs attributions, tel était, selon l'Allighieri, et selon l'opinion la plus répandue de son temps, l'ordre éternel et parfait. Selon ces opinions, le règne d'Auguste, sous lequel voulut naître Jésus-Christ, était le moment idéal de l'histoire. Les usurpations, les querelles des papes et des empereurs, la confusion des pouvoirs spirituel et temporel, avaient tout gâté; mais tout serait un jour rétabli. La paix et la concorde seraient ramenées dans le monde par la réconciliation des deux pouvoirs, à la grande édification de la chrétienté, au plus grand bien des nations, à la plus grande gloire de l'Italie.

Telle était l'utopie de la science politique au moyen âge, où l'on croyait fermement, comme le font encore de nos jours certaines écoles, qu'il appartient aux spéculations des philosophes de régler exactement le cours des choses humaines. Tel était l'avenir rêvé par Dante, et qui tout à coup lui apparut comme réalisé dans la personne de Henri VII, qui, de concert avec le Pontife, venait revendiquer ses droits, imposer aux factions l'obéissance, remettre en Italie l'ordre et la paix, et lui rendre l'unité qu'elle avait perdue.