ÉLIE.

Pardon si je vous interromps. Mais dans cet idéal dantesque de pouvoir absolu, de stabilité, d'ordre et de paix, que devenait la liberté?

DIOTIME.

Lorsque Dante parlait de l'unité du pouvoir, il n'entendait en aucune façon le pouvoir absolu, croyez-le bien. Dante aimait la liberté par-dessus toutes choses: rappelez-vous ce vers d'un accent si tendre:

Libertà va cercando ch' è si cara!

Son système d'une souveraineté unique ne porte aucune atteinte aux droits des communes et des citoyens. «Les nations ne sont pas pour les rois, mais les rois pour les nations,» dit-il dans sa Monarchie. Le héros véritable de son livre, c'est le peuple romain bien plutôt que l'empereur, qui n'est à ses yeux qu'un personnage éloigné, un peu abstrait, et qui n'a pas des attributions plus étendues que celles d'un président de république. Quant au pape, Dante le circonscrit avec rigueur dans ses attributions spirituelles. Ni plus ni moins que le philosophe Gioberti et Camille de Cavour, ce grand homme d'État, Dante voulait l'Église libre dans l'État libre; et, tout gibelin qu'on l'a fait faute de le bien connaître, il maintient dans son système à l'abri de tout empiétement, il croit préserver de toute atteinte la cité, le municipe, cet antique et solide fondement de la civilisation latine.

Il serait difficile, si nous n'en avions des témoignages écrits de sa main, de se figurer l'exaltation de Dante, ses transports à la venue de Henri de Luxembourg. Pour lui, nul doute: ce chevaleresque, ce pacifique Henri, que précède une si haute renommée, c'est le rédempteur attendu. Dans un juste sentiment de son pouvoir intellectuel et de son ascendant sur les esprits, Dante s'adresse aux princes, aux tyrans, aux peuples. Il leur parle d'égal à égal, d'un accent de tribun et de prophète, avec l'autorité du sacerdoce. Il les adjure d'accueillir ce souverain de l'Italie. «Levez-vous, s'écrie-t-il, levez-vous, rois et ducs, seigneuries et républiques, sortez de vos ténèbres! Le fiancé de l'Italie, la joie du siècle, la gloire des peuples, le vrai héritier des Césars, vient au-devant de sa fiancée!» Et il répand à longs flots d'éloquence son espoir, son enthousiasme, ses ardentes illusions. Il se croit si près de leur accomplissement qu'il ne saurait plus tenir en place. Il accourt sur les pas de Henri, se figurant déjà voir s'ouvrir les portes de sa chère Florence. Il s'avance jusqu'à l'extrême frontière; il est à Pise.

C'est là, tout près de son terrestre paradis, presque à portée d'ouïr les cloches de son beau temple de Saint-Jean, qu'un coup violent du sort l'en repousse à jamais et le rejette désespéré dans l'exil.

C'est à Pise que Dante apprend la mort soudaine de l'empereur Henri VII. C'est de Pise que, navré d'une blessure mortelle, et quittant lui aussi toute espérance, il reprend seul et triste le chemin de Ravenne. Un protecteur généreux, Guido da Polenta, l'y attendait. Il y est reçu avec respect, entouré de soins et d'honneurs. De plusieurs points de l'Italie, on s'empresse, pour distraire ses peines, de lui offrir le triomphe poétique. Giovanni da Virgilio l'appelle à Bologne pour y recevoir la couronne de lauriers. Dante refuse. C'était dans sa ville natale, «dans le doux bercail où il avait dormi agneau,» dans ce temple de Saint-Jean, où il avait reçu le baptême de la foi, qu'il souhaitait de recevoir le baptême de la gloire; il ne voulait pas ceindre son front d'un laurier cueilli sur la terre étrangère. D'ailleurs, il en venait peu à peu à retirer ses esprits des choses de la terre. Comme de nos jours, Lamennais, qui lui était si semblable par les ardeurs de son âme superbe et toujours trompée, Dante était «las de ce qui passe et qui nous déchire en passant.»

VIVIANE.