VIVIANE.

Malgré toute la clarté de votre esprit, j'ai quelque peine à croire qu'il vous soit facile de dégager la pensée de Dante de ses nuages. À différentes reprises, j'ai essayé, à moi toute seule, de lire la Divine Comédie, je n'ai jamais pu aller jusqu'au bout. Dès les premiers chants, les aspérités du sens et du style se dressaient devant moi; les froideurs de l'allégorie, ces interminables expositions de dogmes et de doctrines, ces arguties scolastiques, toute cette longue suite de visions que ne vient jamais animer une action quelconque, produisaient sur moi un effet de monotonie insupportable. J'étais déconcertée par l'impossibilité du suivre à la fois le sens triple ou quadruple de ces tercines apocalyptiques. Je ne voyais pas comment je pourrais m'intéresser à des personnages énigmatiques à ce point qu'on ne sait jamais, par exemple, si c'est Virgile ou la raison, Béatrice ou la théologie, qui parlent. Je vous assure que j'y ai mis une grande persévérance, mais c'était plus fort que moi; et, chaque fois que je m'y reprenais, le livre me tombait des mains.

DIOTIME.

Nous le relèverons respectueusement, Viviane, et, si vous m'en croyez, nous suivrons l'exemple de ce sage prélat qui un jour, à Oxford, sommé par des théologiens qui disputaient sur la Bible, d'entrer dans leurs querelles, prit de leurs mains les saintes Écritures et y déposa un pieux baiser.

VIVIANE.

Mais la Comédie n'est pas la Bible.

DIOTIME.

Elle a été longtemps appelée le poëme sacro-saint, il sacratissimo poema, et, assurément, elle est, elle restera toujours le Livre par excellence de ce peuple florentin qui, lui aussi, se nommait le Peuple de Dieu.

MARCEL.

Comment! ces Florentins du diable ont eu le front de s'appeler le Peuple de Dieu?