DIOTIME.

Tout comme les Hébreux, mon cher Marcel, qui ne les valaient certes pas. Savonarole, en leur donnant pour roi Jésus-Christ, ne les appelle pas autrement; et, cent ans auparavant, le cardeur de laine Michel Lando, quand triomphait à Florence le tumulte des Ciompi, se faisait proclamer, dans la grande salle du Palais de la Seigneurie, Gonfalonier de la République du Peuple de Dieu… Mais je reviens à vos objections, Viviane. Avec votre justesse habituelle, vous faites de la Comédie une critique qui allége singulièrement ma tache. D'un trait vous avez marqué les défauts, les grands défauts de la trilogie dantesque; je n'y veux pas contredire. Je ne suis pas de ces idolâtres qui transforment en beautés les défauts du maître. Je ne confonds pas l'obscurité avec la profondeur; je ne pense pas que la monotonie soit un effet de la perfection. Pas plus que vous je ne parviens à ranimer dans mon esprit cette triple orthodoxie théologique, métaphysique et scientifique que saint Thomas, Aristote et Ptolémée imposaient au moyen âge, et dont le génie de Dante lui-même était si bien pénétré, que, à part certaines opinions particulières et quelques idées empruntées aux Arabes et à Platon (au Platon d'Alexandrie s'entend), il ne pouvait rien imaginer en dehors d'elle. J'admire Dante non pas à cause des doctrines et des symboles qui lui sont suggérés par son siècle, mais en dépit de tout cela. Je l'admire pour la merveilleuse puissance de son génie qui, dans ce monde d'abstractions, dans ces régions d'un surnaturel qui n'a plus aucune prise sur notre imagination, fait palpiter la douleur, la haine, la vengeance, la joie, l'amour, toutes les passions de la vie réelle, et l'éternelle jeunesse d'un cœur héroïque. Songez donc, Viviane, à tout ce que la Comédie a inspiré aux arts de chefs-d'œuvre qui nous charment encore! Rappelez-vous ces églises, ces palais de Florence, que nous visitions ensemble l'an passé! ces fresques du Dôme, de Santa Maria Novella, du Bargello, les peintures de Saint-François d'Assise, celles d'Orvieto, de Padoue, du Campo-Santo, les stances du Vatican, la chapelle Sixtine, où la personne et l'œuvre de l'Allighieri ont reçu de la main des Giotto, des Gaddi, des Angelico, des Orgagna, des Masaccio, des Michel-Ange et des Raphaël, une réalité pittoresque et sculpturale qui suffirait à elle seule, à supposer que la Comédie eût péri, pour la rendre immortelle! et de nos jours, tout à l'heure, les plus grands artistes, Flaxman, Cornelius, Ingres, Scheffer, Delacroix, y trouvant le sujet de compositions qui deviennent aussitôt populaires! et le culte passionné d'un Alfieri, d'un Goberti, d'un Giusti pour le gran' Padre Allighieri! et l'enthousiasme de la Jeune Italie qui fait de la Divine Comédie son Évangile! et la piété d'un Manin qui consacre les veilles de l'exil à l'étude et à l'enseignement du poëme dantesque! et les supplications répétées de Florence pour obtenir de Ravenne, qui les veut garder comme un glorieux dépôt, les ossements sacrés de l'Allighieri! et la fête solennelle qui se prépare en ce moment même, à Florence, par les soins de toutes les municipalités italiennes, pour célébrer l'anniversaire du Grand Italien! Tout cela, que serait-ce donc, Viviane, si ce n'était le signe manifeste de cette puissance de vie que cinq siècles de durée n'ont point affaiblie, qui nous attire, nous aussi, quoi que nous en ayons, et que vous allez bientôt sentir, soyez-en sûre, se communiquer à vous, si vous ne craignez pas de tenter une fois encore avec moi le voyage dantesque?

VIVIANE.

À vos côtés je ne craindrai jamais ni fatigue ni ennui. Me voici prête à vous suivre de l'enfer au ciel.

DIOTIME.

Mais vous, Marcel, qu'en dites-vous? N'allez-vous pas faire comme ce bon monsieur Gervais dont parle votre ami Voltaire, à qui l'on proposait le même voyage, mais qui recula de deux pas, trouvant le chemin un peu long?

MARCEL.

Non vraiment. Par le temps qu'il fait, cette excursion métaphysique me semble fort à propos. Vous me permettrez bien, d'ailleurs, de loin à loin, pour me rafraîchir l'esprit de tant de sublimités, quelque légère critique, et vous ne me laisserez pas dans les flammes de l'enfer pour cause d'incrédulité, n'est-ce pas, Diotime?… Et tenez, avant de nous mettre en route, expliquez-moi donc ce titre de Comédie, qui, tout d'abord, me choque; car enfin, à part quelques diableries assez drôles, je ne vois pas le plus petit mot pour rire dans cette fameuse Comédie.

DIOTIME.

L'intention de Dante ne fut pas un moment de vous faire rire, mon cher Marcel; il ne prétendait aucunement amuser, il voulait non pas divertir, mais avertir, et, s'il se pouvait, convertir ceux qui le liraient. À la façon des prophètes hébraïques dont il a le génie visionnaire et imprécateur, il veut émouvoir d'une terreur salutaire les âmes endurcies; il cherche à ranimer la foi des croyants en mettant sous leurs yeux les récompenses et les châtiments réservé dans l'autre vie aux fidèles et aux pécheurs, en rendant visible et palpable la vérité des jugements de Dieu. Dans ce poëme extraordinaire, Dante raconte sa propre conversion, de quelle manière son âme, égarée dans les dissipations de la vie mondaine, fut ramenée au bien par l'étude et la contemplation des choses divines. Il veut, à son exemple, retirer ses contemporains du vice et de l'erreur, leur offrir, pour nourrir leur âme, tout l'ensemble des vérités qu'il a acquises, la somme, comme on eût dit alors, de son savoir, ce qu'il appelle lui-même, dans son langage métaphorique, le pain spirituel. Il veut aussi, avec toute l'ardeur de son ambition poétique, faire de son œuvre une apothéose de la femme qu'il a aimée, et s'éterniser avec elle. Il veut enfin, comme de nos jours l'auteur de Faust, à qui je le compare, unir à jamais couronner, dans la gloire céleste, les trois aspirations suprêmes de l'homme vers Dieu, la foi, la science et l'amour.