DIOTIME.
Par-ci par-là! quelle indulgence pour ce barbare Allighieri!
MARCEL.
Voltaire comptait dans la Comédie une trentaine de bonnes tercines.
ÉLIE.
Je crois me rappeler que Bettinelli en accorde cent cinquante environ; M. de Lamartine, qui doit s'y connaître, assure que Dante a écrit soixante très-beaux vers. Mais, dites-moi, cette exposition de la Comédie, qui se faisait dans les églises, elle s'accorde mal, ce me semble, avec ce que vous nous disiez hier, que Dante avait été de son vivant suspecté d'hérésie.
DIOTIME.
La Comédie a été tour à tour considérée comme un sujet d'édification ou de scandale, selon le sentiment plus particulièrement chrétien ou papiste dans lequel on la lisait. Elle a été recommandée ou prohibée à Rome, selon qu'y soufflait un esprit plus zélé pour les intérêts spirituels de l'Église ou plus jaloux des prérogatives du Saint-Siége. Les prieurs de Florence, en conférant au vieux Boccace le soin d'exposer publiquement dans l'église de San-Stefano la Comédie, pensaient que, pour le peuple florentin, elle serait une école de vertu; et c'était aussi la persuasion du gouvernement national qui restaura en Toscane la liberté, quand, aux premières heures d'un pouvoir en proie aux plus pressants soucis de la politique, il rouvrait avec éclat la chaire dantesque supprimée par les princes étrangers qui auraient voulu imposer à l'Italie jusqu'à l'oubli de son nom et de son histoire. Quant au peuple, qui allait entendre dans les églises le récit de la vision dantesque, il la tenait, non pour fiction, mais pour réalité. Il révérait Dante comme un autre saint Paul. Les Dominicains, non plus, lorsqu'ils expliquaient les cantiques à Santa Maria del fiore et à San-Lorenzo, ne doutaient certes pas de leur orthodoxie. De très-saints personnages les recommandaient comme lecture de carême. Ce fut à la prière du concile qui condamnait Jean Huss, qu'un évêque italien, Giovanni da Serravalle, entreprit une version latine de la Comédie. D'autre part, à la vérité, on en jugeait différemment. Nous avons vu Dante mandé devant l'inquisiteur. Après sa mort, on ne saurait laisser en paix ses os. La cour de Rome en voulait à Dante, non-seulement pour avoir jeté en enfer des cardinaux, des papes et jusqu'à un pontife canonisé, mais encore, chose plus grave, pour avoir soutenu, dans son traité de la Monarchie, que le pouvoir de l'empereur égale celui des souverains pontifes, et que l'autorité de la tradition est moindre que celle des saintes Écritures (propositions condamnées plus tard par le concile de Trente). Ajoutons que l'Allighieri, lorsqu'il faisait partie du Conseil des Anciens, s'était toujours opposé aux subsides demandés par le pape à sa chère ville de Florence.
ÉLIE.
Atto Vannucci m'a fait voir un jour à la bibliothèque Magliabechiana, sur les registres du Conseil des Anciens, ce vote laconique signé Dante Allighieri: Niente per il papa.