DIOTIME.
C'était aussi de très-mauvais œil que l'on voyait à Rome la langue populaire mise par Dante en honneur, au détriment du latin, qui était la langue du parti guelfe et qui gardait inaccessible aux profanes le trésor dangereux de la science et de la philosophie.
ÉLIE.
On aurait voulu à Rome arrêter l'essor de la langue italienne! Et pourquoi?
DIOTIME.
L'essor de cette belle langue, que l'on appelait alors nouvelle, c'était l'essor de l'esprit nouveau d'indépendance et de libre examen. On le sentait instinctivement à Rome. Nouveauté, liberté, deux termes synonymes, également suspects au clergé romain. Sur ce point, jamais il n'a varié. Le souverain pontife condamne l'astronomie nouvelle de Copernic, parce qu'elle est contraire à l'astronomie ancienne de Josué, comme il a blâmé la musique nouvelle, le chant en parties, parce qu'elle est contraire à la musique ancienne, à l'unisson du chant grégorien. Le cardinal-légat Bertrand du Poyet ou del Poggetto, envoyé par Jean XXII à Ravenne pour faire exhumer les os de Dante et jeter aux vents ses cendres, pensait exactement comme de nos jours le cardinal Pacca, chargé par Léon XII d'annoncer à l'abbé de Lamennais la condamnation du journal l'Avenir, et qui lui écrivait à cette occasion une phrase dont je me souviens mot pour mot, tant elle exprime clairement la doctrine pontificale touchant les libertés de la société civile et politique. «Si, dans certaines circonstances, dit le cardinal Pacca, la prudence exige de les tolérer comme un moindre mal, elles ne peuvent jamais être présentées par un catholique comme un bien, ou comme un état de choses désirable.» Je cite fidèlement, bien que de mémoire.
ÉLIE.
Mais, permettez…
VIVIANE.
Ne permettez pas qu'il discute; vous savez qu'un Breton ne cède jamais. Pour peu que Marcel s'en mêle, nous ne commencerons pas aujourd'hui le voyage dantesque.