DIOTIME.

Pour expliquer, sinon pour excuser la mission du cardinal del Poggetto, il faut dire que l'orthodoxie de Dante a toujours et partout été contestée. Un des plus convaincus entre les réformés du XVIe siècle, Duplessis-Mornay, salue Dante comme un précurseur; un autre l'inscrit au catalogue des illustres Témoins de la vérité; le concile de Trente se range à cet avis et condamne la Comédie. C'est encore aujourd'hui l'opinion de la critique protestante en Allemagne, que le poëme dantesque est tout pénétré de ce qu'elle appelle l'élément réformateur. Lorsque l'inquisition d'Espagne, au XVIIe siècle, prend pied en Italie, elle expurge rigoureusement les Cantiques, puis, au siècle suivant, la Société de Jésus les explique à la jeunesse, en fait une édition qu'elle dédie au souverain pontife, et à laquelle elle ajoute cette version italienne du Magnificat, du Credo et des Psaumes qui mettrait hors de doute, si elle était authentique, la parfaite orthodoxie du poëte. La dispute à ce sujet n'a pas encore cessé de nos jours. Ozanam et Balbo pensent, avec le cardinal Bellarmin, que Dante était bon catholique. Renouvelant les excentricités du Père Hardouin, qui attribuait la Comédie à un adepte de Wiclef, un écrivain contemporain voit dans les Cantiques le mystérieux langage d'un sectaire. Ugo Foscolo et Rossetti ont fait de Dante un libre penseur, un révolutionnaire du XIXe siècle. Mazzini, qui l'a étudié avec amour, ne consent à voir en lui qu'un chrétien et non un catholique. Enfin, tout à l'heure, la congrégation de l'Index met sur la liste des ouvrages dont la lecture est interdite aux fidèles, avec les Mémoires du Diable, par Frédéric Soulié, et les Bourgeois de Molinchart, par Champfleury, une édition nouvelle de la Divine Comédie; et le Calendrier évangélique qui se publie à Berlin porte le nom de Dante, avec les noms de Joachim de Flore, de Calvin, de Luther, de Coligni. Vous le voyez, Élie, selon les temps, je me trompe, dans le même temps, le poëme de Dante a été revendiqué tout ensemble par les partisans et par les adversaires de Rome.

ÉLIE.

Mais vous, qu'en pensez-vous?

DIOTIME.

Je pense que la Comédie est catholique, et par le milieu où elle a été conçue, et par sa donnée générale, et par l'occasion qui en hâte l'exécution même par le sentiment moral qui l'inspire, mais que, à l'insu peut-être de Dante, elle est mêlée, comme la société dans laquelle il vivait et comme son propre génie, d'un grand nombre d'éléments étrangers ou contraires à l'orthodoxie, en sorte que l'Église romaine et la critique protestante ou rationaliste n'ont eu ni tout à fait raison ni tout à fait tort quand elles l'ont déclarée non catholique.

VIVIANE.

Expliquez-vous, je vous prie.

DIOTIME.

Par exemple, si nous considérons le lieu et le moment où la Comédie se produit, hésiterons-nous à donner au XIVe siècle italien l'épithète de catholique? Et pourtant, quelle licence effrénée de mœurs et d'opinions dans Florence: quelle incrédulité railleuse dans le peuple, quel dédain de la cour de Rome dans le gouvernement de la République, quelle rébellion incessante aux décrets pontificaux! Au sein des universités, en plein enseignement, quelles infiltrations des idées arabes, quel excès d'enthousiasme pour l'antiquité païenne, quelles témérités de l'astrologie et de l'alchimie, quel matérialisme de la médecine et de l'anatomie qui commence! Parmi les grands et les riches, que d'épicuriens et de libertins, que d'esprits forts, et qu'on était voisin du temps où Boccace, devançant de trois siècles un Lessing et un Voltaire, allait comparer, en les égalant, les trois religions juive, chrétienne et musulmane! Et cet horoscope hardi que Pierre d'Abano tirait de leurs destinées futures, et cet Évangile Éternel qui annonçait une troisième révélation supérieure à celle du Christ et qui, du fond de la Calabre, agitait toute l'Italie, ne cachaient-ils pas en germes cette question que nous croyons née dans notre siècle: Comment les dogmes finissent! Et ce Millenium annoncé qui n'était pas venu! Quel ébranlement de la foi, quel trouble dans les consciences! Et ces vertus héroïques dont Florence était si fière, ces vertus fatalistes, superbes et vindicatives des Farinata, des Cavalcanti qui ne s'humilient pas même dans l'enfer, n'étaient-elles pas formées sur le modèle stoïcien bien plus que sur l'idéal de la sainteté chrétienne? et les grands hommes ne pratiquaient-ils pas l'imitation de Caton, bien plutôt que l'imitation de Jésus-Christ? Il s'en faut, Viviane, que ces temps de foi que pleurent les dévots et qu'ils voudraient ramener, aient été exempts d'incrédulités et de doutes. Dans un vaste horizon catholique, ces siècles, tout comme le nôtre, renfermaient une infinité de choses, d'idées et de personnes qui n'étaient point du tout catholiques. Ne soyons donc pas surpris de retrouver dans le génie de Dante et dans son œuvre les contradictions de son siècle.