Le lion, selon cette interprétation historique, c'est l'emblème des rois de France, et en particulier celui de l'ambitieux Charles de Valois qui entre à Florence, dans cette première année du siècle, furieux et dévastateur, et qui en chasse tous les amis de Dante.
VIVIANE.
Et la louve?
DIOTIME.
La louve, qui «paraît, dans sa maigreur, toute chargée de convoitises,» qui, «s'étant repue, a plus faim qu'auparavant,» c'est l'Église romaine, insatiable de richesses, de qui le Méphistophélès de Gœthe dira un jour que «elle a l'estomac assez vaste pour dévorer des provinces et pour se repaître du bien mal acquis sans qu'il lui cause jamais d'indigestion.» La louve, chez les Latins, synonyme de prostituée, s'applique également à cette épouse adultère de Jésus-Christ, accusée par notre poëte et par tant d'autres de s'unir à tous les princes étrangers. Partout dans la Comédie, les guelfes, qui servaient les intérêts temporels de l'Église, sont appelés loups et louveteaux, lupi, lupicini. Vous voyez donc bien, Viviane, que le sens historique n'est pas ici plus difficile à saisir que le sens moral.
VIVIANE.
Me voilà presque réconciliée avec ces terribles animaux. Mais le lévrier, je vous prie, ce Veltro qui doit, à ce que dit Virgile, chasser la louve en enfer, et qui sera le salut de l'Italie, qui est-il?
DIOTIME.
Les ennemis de la louve, les chiens, c'étaient au temps de Dante les gibelins, les Mastini, les Cane della Scala, etc. À mon avis, ce lévrier, ce grand chien libérateur, n'est autre que Can Francesco, seigneur de Vérone, le puissant gibelin sous l'invocation de qui notre poëte a mis sa troisième cantique; d'autres voient dans le lévrier Uguccione della Faggiola; d'autres encore l'empereur Henri VII. Au commencement de ce siècle, Troia a publié tout un gros volume sur le Veltro allegorico. De nos jours, de naïfs adorateurs de Dante, voulant à toute force faire de lui un prophète au sens le plus strict du mot, ont appliqué l'allégorie du lévrier sauveur, les uns à l'empereur des Français, Napoléon III, pendant la campagne de 1859 (avant Villafranca, comme bien vous pensez), les autres, à Victor-Emmanuel roi d'Italie. Cette prédiction du lévrier, j'en conviens, est, comme toutes les prédictions, extrêmement vague; mais bien qu'elle intéresse vivement les imaginations italiennes, elle n'est pour nous qu'un accessoire, un détail, une curiosité qui se peut négliger dans une exposition générale du poëme.