Quoi qu'il en soit, la rencontre de Dante avec Brunetto est extrêmement touchante. Brunetto s'exclame: Qual mariaviglia! en reconnaissant son cher disciple. Il tend vers lui les bras; il le prie de permettre qu'il fasse quelques pas à ses côtés, et Dante baisse la tête en signe de révérence.

Il capo chino
Tenea, com' uom che riverente vada.

Et alors Brunetto l'interroge avec un accent de tendresse paternelle, sur lui-même, sur Virgile; puis il lui prédit sa gloire future: «Si tu suis ton étoile (vous vous rappelez que Dante est né sous le signe des Gémeaux, tenu en astrologie pour favorable aux lettrés et aux savants), tu ne saurais manquer le port glorieux. (Toujours, vous le voyez, la figure de voyage, l'étoile, le port, appliquée à la vie.) Et si ma mort n'avait été si hâtive, te voyant le ciel si favorable, à l'œuvre je t'aurais encouragé.» Mais, ajoute Brunetto, cet ingrat et méchant peuple qui descendit de Fiesole aux temps anciens, et qui tient de la montagne et de la pierre, se fera, à cause de ta vertu, ton ennemi.

Ti si fara, per tuo ben far, nimico.

Remarquez, Viviane, cette façon pittoresque de parler: pour exprimer que les Florentins sont durs et hautains, ils tiennent de la montagne et de la pierre, dit Brunetto. «Race avare, envieuse, superbe! fais en sorte de te nettoyer de leurs mœurs!»

Da' lor rostumi fa che tu ti forbi.

C'est la même censure amère des mœurs florentines qui se retrouve dans le titre primitif que Dante avait écrit de sa main sur son manuscrit, et qui a été retranché de toutes les éditions, hormis de l'édition faite par Mazzini sur le manuscrit d'Ugo Foscolo:

LIBRI TITULUS EST: INCIPIT COMŒDIA DANTIS ALLAGHERII FLORENTINI NATIONE NON MORIBUS.

Sans s'étonner à l'annonce de sa gloire future, Dante exprime à Brunetto la gratitude qu'il lui garde en son cœur pour lui avoir enseigné comment l'homme s'éternise, come l' uom s'eterna. Avec une touchante simplicité, Brunetto recommande à son disciple, son Trésor, il mio Tesoro, dans lequel, il vit encore, dit-il. La croyance à l'immortalité dans les œuvres est dominante dans tout le poëme de Dante; elle y prévaut très-manifestement sur le sentiment de l'éternité des peines ou des récompenses célestes; elle y est plus vivement exprimée et de manière à nous émouvoir davantage.

Descendons, avec Virgile, sur les épaules de Géryon, monstre ailé qui figure la fraude, au huitième cercle nommé Malebolge. Dante y voit châtiés tous ceux qui ont trompé leurs semblables: les séducteurs, les adulateurs, les simoniaques, parmi lesquels il met le pape Nicolas III; les faux monnayeurs, les faux alchimistes (car il y avait alors la vraie et la fausse alchimie); les calomniateurs, les devins, la face tournée vers les talons; les hypocrites, le front chargé de chapes de plomb, écrasantes sous l'éclat menteur de leur revêtement doré.