Cette traduction a quelque chose de surprenant par sa fidélité et son allure naturelle. Mais pourtant le traducteur fait un sacrifice qui doit lui coûter beaucoup, étant poëte. Il ne reproduit pas (et cela n'était guère possible) la mesure tout italienne du vers de onze syllabes, qui, avec sa rime alternée de trois en trois, son enjambement, son accent variable, tantôt à la dixième et à la sixième syllabes, tantôt à la quatrième et à la huitième, forme l'admirable tercine de la Divine Comédie. Entre les quatre animaux vient un char triomphal traîné par un griffon aux ailes immenses. Jamais, dit le poëte, Rome ne vit, au triomphe d'Auguste ou bien de l'Africain, char plus beau; celui même du soleil eût semblé pauvre auprès.
Non che Roma di carro cosi bello
Rallegrasse Africano, ovvero Augusto:
Ma quel del sol saria pover con ello.
À la droite et à la gauche du char, sept dames forment une danse sacrée. Après le char s'avancent deux vénérables vieillards, dont l'un porte à la main un glaive flamboyant, quatre autres encore, d'une humble contenance, puis, à distance et seul, un vieillard au front lumineux, qui marche les yeux clos.
Et quand fut vis-à-vis de moi le char insigne
Un tonnerre éclata…
Et cortége et flambeaux, soudain tout s'arrêta.
Disons brièvement que ce char symbolique sur lequel descend Béatrice est regardé par les commentateurs comme le char de l'Église et de l'État ensemble, l'antique Carroccio, peut-être, des républiques italiennes où la patrie était présente dans sa double expression civile et religieuse. Les sept candélabres figurent les sept dons du Saint-Esprit, les sacrements; les vieillards sont les patriarches; les sept femmes dansant sont les trois vertus théologales et les quatre vertus cardinales; les quatre animaux sont les quatre évangélistes; enfin le griffon, moitié aigle, moitié lion, est pris pour Jésus-Christ lui-même, en sa double nature divine et humaine. Un chœur d'anges séraphiques fait tomber sur le char une pluie de fleurs, sous laquelle apparaît debout, triomphante, le front ceint d'un voile blanc et d'une couronne des feuilles de l'olivier cher à Minerve, vêtue d'une tunique couleur de flamme et d'un manteau couleur d'émeraude, Béatrice. À son approche, avant même qu'il ose lever les yeux sur elle, Dante, comme au premier jour, sent l'esprit de vie tressaillir au plus secret foyer de son âme. Il reconnaît de l'antique amour la grande puissance:
Per occulta virtù, che da lei mosse
D'antico amor senti la gran potenza.
Et Béatrice abaisse vers lui les yeux. «Regarde-moi bien: je suis, je suis Béatrice.»
Guardami ben: ben son, ben son Beatrice.
Et les paroles qu'elle adresse au poëte sont celles d'une mère superbe à son fils:
Cosi la madre al figlio par superba.