—Je n'ai pas appris à reconnaître d'autorité supérieure à celle de
Dieu, dit la religieuse hors d'elle-même.
—Vous vous croyez toujours chez M. le duc votre père, continua le confesseur sans paraître avoir entendu l'interruption, entourée de vos nombreux esclaves…
—De grâce, s'écria la religieuse en se dressant comme une vipère sur qui l'on a marché, ne me raillez pas; ne prenez pas toujours plaisir à me pousser à bout, vous ne savez pas de quoi je suis capable!
Le père Aimery la regarda avec un sang-froid écrasant.
—Vous avez besoin de repos, ma soeur, reprit-il d'un ton fort doux; vous semblez avoir mal dormi. Envoyez-moi cette jeune fille après la messe et veuillez ordonner qu'on sonne; il va être six heures.
Mère Sainte-Élisabeth sortit en silence, après avoir jeté sur le prêtre un regard étincelant de haine.
III
Le père Aimery avait trop de pénétration pour ne pas comprendre, au langage de Nélida, que son trouble, ses langueurs et sa vocation imaginaire venaient du confus éveil de la jeunesse dans une nature chaste, d'un vague besoin d'amour qui prenait le change, et d'une sorte de faim de l'intelligence qui ne recevait pas, peut-être, tous les aliments dont elle avait besoin. Il hâta le jour de la première communion, pensant avec justesse que ce divin apaisement de l'âme amènerait, au moins pour quelque temps, le calme des sens; or, gagner du temps, pour lui, c'était tout gagner. Mademoiselle de la Thieullaye une fois rendue à sa famille, lui et son ordre cesseraient d'être responsables; on ne pourrait plus lui imputer les partis extrêmes vers lesquels la jeune enthousiaste serait, il le croyait du moins, infailliblement entraînée par son imagination romanesque. Il exigea que Nélida se mêlât beaucoup plus qu'elle ne l'avait fait jusqu'alors à la vie des pensionnaires. Toujours docile, et privée d'ailleurs depuis quelque temps des entretiens de la supérieure, qui ne venait plus la trouver dans sa cellule, mademoiselle de la Thieullaye cessa d'user des privilèges qui lui avaient été accordés, et rentra sous la règle commune.
Un matin, après l'étude, comme elle s'était un peu attardée en classe, elle s'apprêtait à rejoindre les élèves dans le jardin, et cherchait des yeux de quel côté s'étaient réunies ses compagnes habituelles, lorsque de bruyants éclats de rire, au milieu desquels il lui sembla distinguer une voix plaintive, vinrent frapper son oreille. Curieuse d'apprendre la cause d'une gaieté si expansive, elle gagna la longue allée qui coupait en deux le massif de tilleuls, et aperçut à l'extrémité une scène qui attira toute son attention. Au milieu des robes noires d'uniforme, une jeune fille, grotesquement affublée de chiffons de toutes couleurs, avait été attachée à un arbre. La parure bizarre et les étranges contorsions de la pauvre maltraitée produisaient chez ses compagnes ces explosions de joie qui se renouvelaient à chaque minute. Nélida, sans rien comprendre encore à ce jeu cruel, voyait de loin la pantomime animée des pensionnaires et leur danse autour de l'arbre.
—Que signifie cela? demanda-t-elle à une jeune fille qui passait en courant.