«Cette chère Zélia qui m'aimait, je crois, assez sincèrement, mais qui pourtant ne m'avait jamais laissé deviner ses relations mystérieuses avec Éliane, est morte il y a six mois, fort tourmentée d'une sorte d'engouement qui m'avait pris pour son amie en la voyant dans le monde. Voulant me prémunir sans doute contre les dangers qu'elle prévoyait, elle me remit à son lit, de mort le portefeuille ci-joint, en me faisant jurer de le brûler après l'avoir lu; mais on ne tient pas les serments faits aux femmes, cela ne compte pas; j'ai gardé le portefeuille, et le voici à vos ordres, si vous voulez avoir une idée nette de ce que peut être la corruption chez le beau sexe quand une fois il s'en mêle.
«J'avoue, continua le comte, que lorsque je parcourus ces pages, qui recélaient le secret de tant d'intrigues, de perfidies, de mensonges, il me prit une violente curiosité, la maladie de notre temps, la curiosité de la dépravation. Je fus moins sage alors que je ne vous parais aujourd'hui; je voulus connaître Éliane et devenir son amant. Cela ne fut pas difficile. Elle sut à n'en pas douter que je possédais cette correspondance. Dès lors il s'engagea entre nous une lutte pleine de péripéties; elle voulait ravoir le portefeuille, moi je voulais le garder, de nous deux je fus le plus habile; elle céda sans condition, s'en rapportant à ma bonne foi, comme vous pourrez vous en convaincre dans quelques billets qu'elle n'a pas craint de m'écrire, car elle n'avait plus rien à risquer avec moi; elle jouait le tout pour le tout. Ces lettres, je les ai jointes à celle de Zélia, elles sont là aussi.
«En ce moment on annonça le docteur. Marcel me fit signe de prendre le portefeuille. Je lui serrai la main et je sortis en silence, la mort sur les lèvres, l'enfer dans le coeur. Quand j'arrivai chez moi, je ne sais ce que j'avais pensé en route, quelle étrange confusion s'était faite dans mon cerveau, ni comment j'avais pu oublier si vite la parole du blessé, son regard convaincu, tout ce qui enfin mettait hors de doute la véracité de son récit; mais j'étais persuadé que ce qui venait de se passer ne pouvait être qu'une plaisanterie, une vengeance peut-être, exercée par Marcel, une épreuve faite sur ma crédulité, dont j'allais trouver l'explication et l'excuse dans le portefeuille.
«Cela était bien incroyable, bien impossible assurément, mais pour moi, tout au monde était croyable, tout était possible, hormis l'avilissement d'Éliane. Je posai le portefeuille sur ma table, je le regardai longtemps d'un oeil hébété; un nuage était devant mes yeux, il me semblait que quelque chose de glacé s'était posé sur mon coeur; je ne me sentais plus ni impatience ni curiosité, je n'avais pas même peur; tous les ressorts de mon être étaient relâchés; ce grand ébranlement, ce choc inattendu avaient comme arrêté soudain en moi la vie et l'intelligence. Ce fut par un mouvement machinal que je tournai la clef dans la serrure du portefeuille, et certes si quelqu'un fût entré en ce moment et m'eût demandé ce que je faisais là, je n'aurais pas su répondre. Il y a dans la vie de l'homme des heures rapides, décisives, chargées de choses, où l'on dirait que le destin a hâte de faire son oeuvre à lui tout seul, et ne laisse ni à la volonté ni à la réflexion le temps d'agir.
«La vue même de l'écriture d'Éliane ne me fit pas sortir de ma torpeur; je ne pouvais plus en douter, pourtant, le récit de Marcel se confirmait; j'avais bien là sous les yeux une volumineuse correspondance, dont quelques mots saisis au hasard, en tournant rapidement les feuilles, me blessaient comme des pointes aiguës. Je suis certain que ces lettres passèrent plus de vingt fois dans mes mains tremblantes, avant que j'eusse bien compris de quoi il s'agissait. Enfin un billet de date toute récente, adressé à Marcel, me causa une sensation plus vive, m'entra plus avant et d'une pointe plus acérée dans le coeur.
«Je m'éveillai comme en sursaut; une sueur froide inonda mon visage, ma douleur éclata et je me laissai tomber à terre en poussant des cris. Je crois que je restai là plusieurs heures à pleurer et à me tordre. Je ne pense pas que tristesse plus amère ait jamais envahi plus complétement une âme aussi ouverte, aussi mal défendue; ce fut comme un flot noir qui passa tout à coup sur ma tête et qui emporta avec lui, pour ne jamais me les rendre, ma jeunesse, mon amour et mon facile bonheur. Un coup frappé à ma porte m'arracha à cette première crise de pleurs et de sanglots. J'allai ouvrir. C'était un billet d'Éliane qu'on m'apportait. Je le jetai sans le regarder. Mon transport s'étant un peu calmé, mon cerveau étant devenu un peu plus lucide par l'abondance de mes larmes, je me rassis, et j'eus cette fois le courage de lire jusqu'au bout la fatale correspondance. Lecture effroyable! Marcel ne m'avait pas trompé.
«Ces lettres, écrites sans doute dans des moments où Éliane ressentait le besoin, qui saisit même les plus hypocrites, de soulever un instant le masque qui les offusque, laissaient voir à nu des vices, des turpitudes où l'oeil le plus aguerri eût hésité à plonger. Ce n'étaient pas seulement les intrigues multipliées d'une femme galante dont je trouvais les trop certains indices, c'étaient encore les raffinements d'une froide corruption et toutes les bassesses que le goût immodéré de la dépense et du faste peut faire commettre à un être sans moralité et sans autres principes que ceux d'un épouvantable égoïsme.
«Vous ne pourrez jamais vous figurer, ma chère Thérèse, quel affreux ravage porta en moi cette nuit de désolation, où je ne fis que lire et relire ces lettres funestes. Quand on a acquis l'expérience du monde, on se reporte difficilement à ces heures de jeunesse où la passion libre, forte, croyante et simple, règne seule sur le coeur. À ce moment de la vie, on ne se représente jamais le mal que sous des dehors repoussants; la beauté, les grâces du corps semblent une image fidèle de la perfection de l'âme; une femme aimée est toujours un ange. On ne pourrait pas comprendre l'existence de ces êtres doués de tous les charmes et gangrenés de tous les vices, tels qu'une société vieillie dans la corruption peut seule les produire.
J'ai quelque peine, moi-même, à me rappeler de quelle hauteur j'étais en ce moment précipité. L'excès de ma douleur était tel que je n'avais plus aucune notion ni de temps ni de lieu. Je demeurai toute la nuit et tout le jour suivant seul, enfermé dans ma chambre, l'oeil fixe et morne, sans parler, sans songer à prendre de nourriture. J'écoutais machinalement le bruit égal et régulier de ma pendule, je suivais les mouvements du balancier; il me semblait voir quelque chose de mystérieux et de terrible dans les chiffres du cadran, et quand l'aiguille les touchait, j'éprouvais une angoisse puérile. Quelquefois je me jetais à genoux, mais je me relevais tout à coup en éclatant de rire comme un insensé. Le soir venu, mon domestique, inquiet de n'avoir pas été appelé une seule fois dans la journée, vint me demander si je n'avais pas d'ordre à lui donner. Sa vue me rendit la conscience de moi et de ce qui s'était passé.
Je pensai à Marcel et j'envoyai savoir de ses nouvelles. Au bout d'une demi-heure, on revint me dire qu'on était assez inquiet, que le comte avait passé une nuit détestable, qu'une fièvre très-forte s'était déclarée le matin, et qu'un second médecin venait d'être appelé. Les gens de la maison croyaient, ajouta mon domestique, que le chirurgien qui avait fait les premiers pansements s'était trompé, et que la blessure était bien plus grave qu'on ne l'avait craint d'abord. Un peu secoué par ces nouvelles, je voulus aller moi-même savoir l'exacte vérité, mais une défaillance de coeur me prit encore. Après avoir renvoyé mon domestique, je me laissai tomber sur mon fauteuil. «Éliane! m'écriai-je douloureusement, Éliane!…» À l'instant même, et comme si elle eût pu m'entendre, elle ouvrait ma porte et je la vis devant moi.»