—Ne vous lassez pas de moi, dit enfin Hervé, nous approchons de la conclusion. Encore un peu de patience, et le récit de mes pitoyables faiblesses sera terminé.
«Je tombai dans une sorte d'assoupissement causé, je pense, par la longue tension de mes nerfs, l'abondance de mes larmes, et aussi l'absence totale de nourriture depuis vingt-quatre heures. C'était une complète prostration de forces. Je ne sais au bout de combien de temps je m'éveillais, mais il faisait sombre, les lumières étaient éteintes; je rallumai une bougie, tout en cherchant à rappeler mes esprits; je ne savais pas si je sortais d'un affreux cauchemar, d'une léthargie… Je regardai autour de moi comme pour chercher Éliane. Il n'y avait personne dans la chambre; mes yeux rencontrèrent la table; le portefeuille avait disparu.
«Je ne m'arrêterai pas davantage à vous peindre ma fureur et mon désespoir; la Providence avait choisi ces jours pour épuiser sur moi sa colère. Vers neuf heures du matin, on m'apporta un billet d'Éliane ainsi conçu:
«Le comte de Marcel est au plus mal; on s'était grossièrement trompé sur sa blessure. La fièvre et le délire ne l'ont pas quitté depuis douze heures. Il n'a plus, selon toute apparence, que très-peu d'instants à vivre. Mon coeur est brisé par ce malheur; je ne me consolerai jamais de la fin si cruelle d'un de mes meilleurs amis. Vous comprendrez, monsieur, qu'il me devienne impossible, au moins d'ici à bien longtemps, de vous recevoir chez moi.»
«La lecture de ce billet ne me causa presque aucune émotion, tant je les avais toutes épuisées la veille. Notre coeur est aussi impuissant pour la douleur que pour la joie. Il y a un terme que nous ne dépassons guère: au delà c'est l'abrutissement ou la défaillance. Le fond des deux calices est vite atteint; c'est un breuvage de même saveur et d'effet pareil, une lie narcotique qui engourdit l'âme et la plonge dans une stupide insensibilité.
«Une seule pensée me restait distincte: je voulais partir, quitter à l'instant Paris, ne plus voir un visage connu, fuir ces tristes murailles qui semblaient chargées de malédictions. Je croyais, j'étais bien jeune, qu'on se fuyait soi-même, et que, en allant loin, bien loin, au delà des monts et des mers, j'irais aussi, peut-être, au delà de ma douleur.
«Je m'embarquai à Marseille pour l'Amérique du sud. Pendant les huit jours que je restai là à attendre le premier vaisseau qui ferait voile pour Rio-Janeiro, j'appris deux nouvelles funestes: la mort de Marcel et le retour à Paris de son beau-frère, le marquis de R***, qui, averti par des amis charitables, avait saisi une correspondance, portait partout ses plaintes et menaçait d'un procès qui alla achever de perdre la marquise, déjà cruellement compromise par le duel et la mort de son frère, dont elle était regardée comme l'unique cause.
«Durant toute la traversée, je quittai à peine ma chambre, si l'on peut donner ce nom aux six pieds carrés qui contenaient mon lit et ma table. J'avais d'effroyables accidents nerveux, on me prenait pour un homme frappé d'aliénation mentale; personne n'était désireux de m'aborder, mais j'avais un compagnon invisible, le sentiment constant, aigu, de mon crime, le remords, qui ne me laissait de repos ni jour ni nuit. Un reste de religion, ou peut-être tout simplement l'horreur naturelle d'une organisation robuste pour la destruction, m'empêchèrent d'attenter à ma vie. Tout ce que je fis, tout ce que je tentai pendant près de deux années pour trouver du répit fut vain. J'allais, j'allais toujours, sans m'arrêter, de ville en ville, de désert en désert; je parcourus les plus beaux pays du monde, je vis les scènes les plus grandioses de la nature; je pressai, j'entassai les images dans ma mémoire, mais ma pensée, sans se lasser non plus, franchissait tous les obstacles que j'élevais entre elle et ma faute; elle s'acharnait à sa proie; et cette proie c'était mon propre coeur que rien ne soulageait alors, que rien depuis n'a su guérir.
«Les émotions du jeu me tentèrent; je gagnai d'abord immensément, puis je perdis à peu près tout ce que je possédais, sans plus m'affecter de la perte que du gain. Seulement cette ruine presque totale me força de revenir en Europe et de me rapprocher de ma famille, qui ne savait ce que j'étais devenu et à laquelle je fus contraint de recourir. Ce fut une dernière misère assez vivement ressentie par mon orgueil. Je ne pus me résoudre toutefois à remettre les pieds sur le sol de la France. Je débarquai à Livourne, d'où je me rendis à Florence. Je m'étais déterminé presque machinalement à aller là plutôt qu'ailleurs, J'avais rencontré à bord un moine italien avec lequel, durant la traversée, il m'était arrivé de causer plus longuement et plus intimement que je ne l'avais fait depuis mes malheurs. Ce moine était un Dominicain, jeune encore, mais fatigué, soit, comme on le racontait, par des abstinences et des macérations volontaires, soit par une maladie des poumons gagnée dans ce voyage au Brésil, qu'il avait entrepris pour les intérêts de son ordre. Il allait tenter de se guérir en essayant les climats les plus doux de l'Italie. Il devait habiter successivement Florence, Pise et Naples.
«Le père Anselme, c'est ainsi qu'on l'appelait, m'avait inspiré sinon de l'intérêt, mon coeur était mort à tous les sentiments bienveillants, du moins une respectueuse curiosité. Dès le premier jour où nous nous étions abordés, il avait paru trouver du plaisir à s'entretenir avec moi. Ces entretiens, d'abord très-vagues, avaient pris peu à peu, grâce à lui, quelque chose de plus sérieux et de plus intime.